L’art contemporain est-il sacré ? L’“affaire Samakh”

Dans la nuit du dimanche 6 au lundi 7 septembre 2020, l’œuvre d’Érik Samakh, dans la chapelle de La Trinité, sise en le domaine de Kerguéhennec, a été entièrement arrachée. Arrachée, car il s’agissait d’une plantation de ronces, dans tout le parterre de la chapelle. Ce n’est pas la première fois que l’on expose de l’art contemporain dans des lieux religieux, actifs ou désaffectés, et chaque année, semble-t-il, la manifestation “L’art dans les chapelles”, qui a lieu en Bretagne, dans le département du Morbihan, et depuis 1992, et dans laquelle s’inscrit l’œuvre de Samakh, se passe d’une manière très paisible. Quel seuil a été franchi pour que des personnes alertassent sur les réseaux sociaux que cette œuvre allait être détruite si elle n’était pas retirée dans les meilleurs délais ? Qu’est-ce qu’un sol de chapelle ? C’est un sol consacré. Bien entendu, les murs aussi sont consacrés, mais la transformation de certaines parties en cimaises ne bouleverse pas la nature des murs, ils ne sont pas détruits, retournés ; ce sont des transformations épiphénoménales. En revanche, bouleverser la nature du sol en y faisant croître des plantes, cela n’a plus rien à voir avec la préservation du site et sa mémoire. Exemple : Dans la basilique Notre-Dame de la Garde, à Marseille, les ex-voto des marins et pilotes d’avion sont appendus depuis les hauteurs. Qui vient détruire ces suspensions ? Personne. Elles font partie de l’historique de l’église et prolongent prières et vœux. On peut supputer, sans s’avancer trop loin, que la transformation totale du sol d’une chapelle quand bien même désaffectée, constitue en soi quelque chose qui dépasse la propre juridiction des affaires culturelles. Et c’est probablement cela que les croyants n’ont pas supporté. En effet, les croyants, catholiques, chrétiens, protestants, entre autres, savent parfaitement l’état de déréliction de nombre de lieux ce culte. Mais déréliction n’implique pas nécessairement changement de nature ni irrespect du lieu. Il me semble, en tant que philosophe et critique d’art, que l’adjonction d’une plantation de ronces dans une église désaffectée, joue un rôle à la fois provocateur et redondant. Pourquoi ? Un lieu de prière, de recueillement, c’est un endroit dans lequel on peut entrer, se recueillir, et prier, même si aucun office n’y a plus lieu. Or, une fois les ronces installées, c’est terminé, on ne peut plus entrer.  Il s’agit clairement d’un message, tentant à dire : “non seulement ce lieu est désaffecté, mais il est abandonné : pour preuve, il y pousse des ronces”. Certes, la chapelle fut pillée et saccagée durant la Révolution française, et était devenue une ruine au XIXe siècle, « dévorée par l’humidité. Elle a bénéficié d’une restauration après le rachat (1972) du domaine par le Département du Morbihan » (site Internet de la commune de Bignan, Morbihan). On pourrait penser qu’après les outrages révolutionnaires et ceux du temps, cette chapelle avait disparu des radars des fidèles. Sauf qu’elle a été, comme on vient de le lire, restaurée. Mais restaurer une église, cela consiste-t-il à ne restaurer que le bâtis ? Ne restaure-t-on pas autre chose, avec ? On restaure l’espace, le vide dans le lieu, qui reprend place, et qui s’était échappé dans l’atmosphère. L’espace redevient cultuel. À partir de ce moment, où l’espace est redevenu spécifique — un espace qui contient une épicerie n’est pas de même nature, par exemple —, l’endroit jadis ruine redevient un lieu.

Il faut maintenant rappeler que la terre bretonne est tout à fait gorgée de catholicisme, et qu’on peut assister, chaque année, à un nombre assez impressionnant de processions religieuses, qui pour certaines comptent des milliers de fidèles dans les cortèges, autant dans les grandes villes que les villages. On compte en effet 1200 “pardons” en Bretagne chaque année… On défile, vêtu de costumes traditionnels, brandissant des croix, des reliques et des bannières. Dans de nombreuses autres régions françaises, on n’assiste jamais à de telles processions, qui peuvent par ailleurs compter des kilomètres de marche  (troménies : tour du territoire du saint). De fait, il existe une ferveur religieuse bretonne qui semble assez unique sur tout le territoire français. À titre de comparaison, on ne sache pas que la soi-disant œuvre du dénommé Faust Cardinali, installée dans l’église Saint-Sulpice en 2014, ait entraîné quelconque dégradation ; et pourtant, ce “travail” était autrement blasphématoire, puisqu’il s’agissait d’un dispositif supposé exsuder la semence de Dieu sur des certificats de baptême, en vente directe 1500 € pièce (article ici). Le “sperme de Dieu” coulait d’une espèce de mirador sur des certificats dûment brevetés par l’“artiste”. À ma connaissance, mais peut-être manqué-je d’information, personne n’est venu crier au scandale. De fait, on peut supposer qu’il y a des sites plus ou moins propices aux réactions épidermiques concernant le “message” adressé au fait religieux. Qu’un artiste installe, en plein Paris, une machine qui est censée écouler le sperme de Dieu sur quelque format physique que ce soit, tient assurément du blasphème, et du mauvais goût le plus achevé. On doit donc supposer et même reconnaître une véritable géographie de la passion religieuse quand on compare avec le petit blasphème de Samakh. J’ai écrit le mot « blasphème », au sujet des ronces de Samakh. S’agit-il d’un blasphème ? Le blasphème est une atteinte directe au fait religieux ; il vise à se moquer, à tourner en dérision, voire à insulter le fait religieux. Comme l’a rappelé le Président de la République, la laïcité implique aussi le « droit au blasphème » (Discours du 04 septembre 2020 en célébration des 150 ans de la République Française). Le Président ici, s’il confirme la liberté d’expression, et c’est heureux, invente un « droit au blasphème », mais qui n’existe pas dans la législation. Ajoutons même que le « délit de blasphème » a été aboli durant la Révolution Française. En 2007, suite au procès des caricatures du Prophète Muhammad,  intenté par l’Union des organisation islamiques de France et par la Grande Mosquée de Paris, le Sénat a rappelé qu’en « droit français, il n’existe aucune incrimination punissant le blasphème […] aucune infraction sanctionnant les atteintes aux divinités, dogmes, croyances ou symboles religieux.» De fait, s’il n’existe pas de droit au blasphème, la liberté de blasphémer fait partie intégrante de la liberté d’expression, acquis fondamental des sociétés démocratiques.

Posons la question : L’œuvre de Samakh illustrait-elle une forme de blasphème ? Je cite Paris-art : « Erik Samakh a fait pousser à l’intérieur un parterre de ronces irrigué par un système hydraulique installé à la place du bénitier. Les ronces ont grimpé aux murs et emprunté les portes de l’église restées grandes ouvertes. Ces véritables barbelés de ronces rendent désormais impossible de pénétrer dans la chapelle convertie en plantation de végétaux sauvages. “J’aime beaucoup cette idée de cultiver les ronces, par nature indomptables, qui partiront de la chapelle pour envahir le monde”, explique Erik Samakh.» On ne peut plus pénétrer dans la chapelle, et un système d’arrosage s’est substitué au bénitier. Il apparaît que Samakh ne met pas en valeur la chapelle comme réceptacle d’une œuvre d’art, à l’instar de la manifestation dans laquelle il est pourtant programmé (“L’art dans les chapelles”), mais, au contraire, abolit l’espace même, replongeant la chapelle dans un état d’abandon ruiné, état dans lequel elle n’est plus depuis 1972. Le seul motif à l’installation, d’après l’artiste et ceux qui relaient sa parole, serait écologique, et affectif : il faudrait davantage aimer les ronces, car elles sont utiles… Soit. Cependant, cette passion pour les ronces ne s’exprime pas n’importe où, et son mode d’inscription est doublement interpellant : accès impossible, et bénitier devenu système d’irrigation. Voici que l’objet qui sert à prier à l’aide d’eau consacrée est réactivé en machine destinée à faire entrer de l’eau dans la terre. Symboliquement, l’eau qui sert à s’élever (vers Dieu) est inversée vers le bas, la connexion (eau consacrée) entre le croyant et Dieu est rompue et enterrée. A-t-il pu échapper à un moment à l’esprit de Samakh que cette proposition se distinguait fortement de l’esprit de “l’art dans les chapelles” ? Il ne s’agit plus ici d’un dispositif classique (peinture au mur, sculpture au sol, par exemple), mais d’une véritable invasion qui change tout à fait la nature du lieu. Ajoutons que l’éclairage rosâtre procure un léger sentiment d’écœurement pornographique. Tout cela a été mûri et pensé. J’ai beau réfléchir, je ne vois pas le propos écologique dans cette installation. Par conséquent, je ne crois pas que le seul motif fut celui-ci ; il y a indéniablement une part de provocation dans cette œuvre, et ne pas l’admettre serait faire preuve de mauvaise foi. Et en quoi consiste cette provocation ? À susurrer que Dieu est mort ? Que les lieux de culte chrétiens et catholiques sont des coquilles vides ? Si tel est le message, alors il est bien pauvre.

Il est bien clair que l’on peut être offusqué par la dégradation d’une œuvre d’art, mais on peut aussi poser la question : Qui est prescripteur ? Qui décide que la proposition de Samakh est artistique ? Ou bien, est-ce parce que Samakh est un artiste connu, ou reconnu, que toute proposition de sa part ne peut être que validée ? Mais surgit une autre question, bien plus perturbante : Si la religion est, pour certains, un fait du passé, et qui a, toutefois, toujours connu son histoire de sacrilège et de blasphèmes, est-il mandatoire de penser que l’art doit être immune au blasphème ? La religion de l’art, comme l’avait annoncé en son temps William Butler Yeats, ne s’est-elle pas, et pour le peuple laïc, substituée à la Religion ? Le journal Ouest France nous apprend que François Goulard, président du Conseil Départemental du Morbihan, « condamne cette attaque contre la culture ». C’est très intéressant. Goulard prend la partie pour le tout ; Samakh devient la synecdoque de la culture, rien de moins ! À l’inverse, et puisqu’il s’agit d’une chapelle, rappelons qu’un prêtre n’est pas la synecdoque de la religion catholique, tandis qu’il représente le Messie In Persona Christi Capitis (dans la personne du Christ Tête), Prêtre Souverain. Bien entendu, si la chapelle de la Trinité ne connaît plus de prêtre depuis plus de deux cent ans, par sa présence, elle représente quelque chose, le Fait religieux. Ce n’est pas rien. Maintenant, revenons à la phrase de Goulard : En quoi l’œuvre de Samakh représenterait-elle, à elle seule, la culture ? N’est-il pas un peu tôt pour savoir si cette œuvre fait déjà partie de la culture ? En revanche, elle fait assurément partie de la politique culturelle, soit cette prolifération des œuvres sur tout le territoire et qui est devenue cybernétique ; l’offre ne s’arrête jamais, se renouvelant sans cesse. Il me semble que, à l’instar de la majorité des œuvres contemporaines, la pièce de Samakh s’inscrit dans cette “politique culturelle”, mais qu’elle n’appartient pas encore au domaine de la culture. Il est fort probable qu’à l’heure actuelle, nous connaissions bien davantage d’artistes producteurs de “culturel” que de “culture”, et, nous le savons, bien souvent, la seule manière de savoir si une œuvre passe du premier statut au second est le Temps. Certes, il existe une très forte production d’œuvres qui sont tellement médiocres qu’elles seraient presque indignes du tout venant culturel. Mais, là encore, la cybernétique culturelle, grande mangeuse de valeurs fiduciaires et broyeuse de Noms, est si insatiable qu’elle ne peut plus faire la fine bouche.

Érik Samakh, “La chapelle des ronces”, Chapelle de la Trinité, Domaine de Kerguéhennec, © Érik Samakh
Photo Ouest France de la chapelle après destruction de l’œuvre de Samakh

Plusieurs personnes, certainement, sont venues retirer entièrement l’œuvre de Samakh. Éric Suchère, directeur de la manifestation “L’art dans les chapelles”, a qualifié cet acte « d’une violence symbolique incroyable ». Mais le fait d’avoir planté des ronces partout dans une chapelle et transformé le bénitier en système d’irrigation ne peut-il pas, lui aussi, être considéré comme un acte violemment symbolique ? La présence d’un lieu de culte chrétien-catholique ne signifie-t-il plus rien pour que l’on ne considère pas que cette violence symbolique peut tout à fait être antérieurement symétrique ?

Léon Mychkine