ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Le Festin Nu d’Helen Beard. Enfin !

Helen Beard a 48 ans, elle peint depuis qu’elle a étudié à l’École d’Art de Bournemouth. Elle a travaillé dans l’industrie cinématographique (costumes et décors). Elle n’a pas beaucoup montré sa peinture ; elle dit même qu’elle n’osait pas trop montrer ses tableaux. Mais elle est devenue très visible quand Damien Hirst l’a découvert par hasard sur Snapchat (!), et l’a aussitôt invité à exposer (en 2017.). Elle expose en ce moment à la galerie Unit London.  Commençons par du soft, du doux.

 

Helen Beard, ‘Syntribation’, 2019, Huile sur toile, 200 x 160 cm. Tous droits réservés.

C’est incroyable comme on se sent vivant et fort quand on “découvre” une belle peinture !, du bel art ! Je suis tout à fait subjugué par celui d’Helen Beard. Et on se dit : “Enfin ! une femme s’empare de la sexualité et en fait autre chose que du voyeurisme, du tapage, du porno !” (Même si elle “prend” — paradoxe —, ses sources dans l’industrie pornographique, et, pour ce qui est du cinéma, une préférence pour les films d’Erika Lust, qui se veut engagée dans un cinéma pornographique féministe). Et c’est aussi pour cela que Beard peint ces scènes de genre. Elle se déclare féministe, et veut montrer une sexualité joyeuse, vivante, colorée, faite de plaisir et sans rien de sordide, avec comme point d’orgue, non pas l’exploitation, mais le partage, ce qui, bien entendu, relève finalement de l’amour.

Il fallait sûrement qu’une femme, un jour, s’emparât de ce sujet pour obtenir un résultat aussi patent. L’image ci-dessus montre ce qu’elle montre, mais est-elle tautologique, comme l’est le porno ou le kama-sutra de Jeff Koons ? Non. Rien à voir. Bien entendu, d’un certain point de vue, nous savons tous que le sexe est fascinant. D’ailleurs, regardez l’endroit où se trouve ce que nous interprétons comme une vulve. C’est une vulve trouée, qui nous montre la toile ! Une vulve de Fontana.

Ce corps n’est pas anatomiquement orthodoxe (la taille trop fine, qui part beaucoup trop loin de la hanche), mais ce n’est pas le sujet. Ou bien si, ce l’est aussi : Beard brouille les cartes de la représentation, ce qui instaure un effet que j’appellerais de déport, de porte-à-faux. Elle montre de la peinture, et elle dénote un corps sexué. Elle fait les deux à la fois. Elle ne veut pas faire oublier la peinture (pour preuve les multiples traces de doigts sur la toile, bien visibles et laissées tout à fait intentionnellement), et, en même temps, elle s’approche de l’illusionnisme. (Pour un contre-exemple, songez à Basquiat : On voit très bien la peinture et sa gestuelle, mais il ne s’approche pas de l’illusionnisme). Ainsi, en quelque sorte, il faut choisir, comme en théorie quantique, quel aspect nous voulons favoriser à tel moment. Petit rappel : La lumière est une onde sinusoïdale électromagnétique. On peut observer la lumière sous forme ondulatoire, ou sous forme particulaire, mais il est impossible d’observer les deux états en même temps. Ce qui est tout à fait différent par exemple concernant les phénomènes non-quantiques. Ainsi, telle une métonymie visuelle, nous ne pouvons pas voir en même temps la peinture et/ou la représentation iconologique. Mais finalement ici, sommes-nous alors dans la représentation ou la dépiction ? Au premier coup d’œil, tout le monde reconnaît ce dont il s’agit : Une femme en partie montrée en contrebas, depuis les pieds jusque sous l’aisselle droite. Oui. Mais, pour procéder à cette identification, cette reconnaissance, nous passons par dessus des processus cognitifs non-standards. Il est vrai qu’en matière d’art, nous sommes habitués à “passer par dessus” les conventions (nous devrions y être habitués depuis … plus de 100 ans !). Ainsi, par exemple, quand nous voyons un corps dismorphique de Picasso, nous admettons pourtant qu’il s’agit d’une femme :

Pablo Picasso, “baigneuse ouvrant une cabine”, 1928,  huile sur toile, 32,8 x 22 cm. © Succession Picasso. Crédit photo : Adrien Didierjean/Agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais des Champs Élysées

cependant, il est impossible de reconnaître un corps de femme. Bien plutôt, on dirait une sorte de quadrupède situé dans une perspective telle que nous ne voyons pas les autres pattes ! Cependant, encore une fois, nous acceptons de voir ici une femme. Je dois avouer que les raisons profondes pour lesquelles nous l’acceptons me sont encore inconnues…

Mais revenons à notre objet principal (la peinture de Beard) et, pour le moment, à ‘Syntribation’. Pouvons-nous avancer un peu ? D’abord une précision : Que veut dire le mot ‘syntribation’ ? C’est la pratique, pour une femme, de provoquer un orgasme clitoridien en se frottant les cuisses — il ne s’agit pas de masturbation, car la masturbation se fait avec la ou les mains — de manus, main en Latin. Voilà ! Une paire de jambes nues, semblant totalement détendue, est en fait en train de ‘syntriber’… C’est incroyable ! Surtout pour nous, les hommes, qui ne pouvons pratiquer cette forme de jouissance. Cela nous est totalement inconnu. Et ce tableau est donc une manière, à la fois sensuelle et subversive, de montrer aux hommes ce que les femmes sont capables de faire, sans eux. Cela ne révolutionne pas le monde, mais c’est une forme d’affirmation du pouvoir, en l’occurrence sexuel ; et, en cette matière, les femmes ont un peu de retard… bien malgré elles. Poursuivons. Il y a chez Beard une évidente joie de peindre, et une véritable jouissance à exprimer la couleur. Ce qu’elle nous donne à voir ne cesse de m’interroger et de m’étonner. Pourquoi cette femme est-elle multicolore ? Parce que nous sommes dans la peinture. Il s’agit avant tout de peindre. Oui, mais cela suffit-il ? Non. Car Beard ne veut pas que peindre, elle entend aussi communiquer sur la sexualité, sur sa beauté, sur sa nature, etc. Elle regrette et déplore le puritanisme britannique, qui freine des quatre fers quant à l’éducation sexuelle des enfants, et prône pour les approches moins névrotiques pratiquées en Scandinavie. Mais il y a du travail…  Ne dit-on pas que le sexe est “sale” ?, et même que pour une femme, montrer un sein à la télévision en 2019 fait encore le buzz… et qu’on s’empressera de cacher ce sein par un sticker sur les réseaux sociaux. Mais on peut voir un homme torse nu à la télévision, cela ne choque personne…

Digression/// Un ami peintre me dit que la peinture de Beard, c’est du déjà-vu, spécialement chez Emanuel Proweller. je regarde sur l’Internet, et si l’on peut voir des similitudes, je constate tout de suite qu’il ne s’agit pas de la même farine. Ci-dessous une reproduction d’un tableau de Proweller :

Emanuel Proweller, « Nu en marche », 1966, huile sur toile 92 x 73 cm . (Pas moyen de trouver un lien pour davantage d’indications…)

Alors comparons ! 1 Le corps chez Proweller est complètement asexué, et nous pourrions même avoir ici un reliquat de figuration malévitchienne (voir “l’homme à la chemise jaune”, par exemple, de 1930, dont la morphologie vestimentaire ressemble au corps prowellerien). Bien sûr que nous comprenons qu’il s’agit d’un corps de femme, mais les aplats de couleur renforcent le caractère asexué (comme chez Adami, ou chez Fromanger, par exemple). La position du corps et l’environnement ont un aspect “métaphysique” (à la De Chirico). Résultat : ce corps est plat, et les membres semblent emboîtés comme ceux d’un ancien mannequin de couture. C’est malhabile. (On trouvera ici un texte dithyrambique sur la peinture de Proweller, dont je ne partage pas les vues). Et puis, pour en finir : Qu’est-ce donc que cette énorme touffe capillaire, qui semble transformer le chef de la femme en énorme bouchon ou ventouse ? +1 Le corps Beardien est absolument sexué. Au triple sens du terme : on voit l’emplacement de la vulve, et, nous l’avons dit, ce corps est en train de se “syntriber”. Bien que de loin nous pourrions penser à des aplats, ce n’en sont pas : Beard peint avec les doigts ! Ce qui augmente le niveau de lecture — nous en sommes au troisième  (on rappelle la classique quadri-lecture médiévo-biblique : littéral-allégorique-anagogique-mystique, qui n’a pas complètement disparu des écrans mentaux inconscients) : Le corps est littéralement une allégorie du plaisir amoureux, il est pétrit, il est construit et aimé par des gestes, c’est-à-dire par des mains (et bien entendu par des sexes ; mais il semble, généralement, qu’en faisant l’amour, les mains couvrent bien davantage de surfaces et d’endroits que le sexe, non ?). Pour en finir, je vois bien davantage de vie dans le corps beardien que dans celui de Proweller. Mais ce n’est pas condamnable, ni une tare. Il ne s’agit pas des mêmes époques.

Passons aux choses sérieuses

Helen Beard, ‘Big Night in’, 2017, huile sur toile, 240 x 200 cm, Murderme Collection. Tous droits réservés.

Peut-on écrire quelque chose sur ça ? Une pénétration. Un plan rapproché. Des couleurs. A-t-on déjà vu Le Sexe représenté ainsi ? Si l’on prend pour exemple les photographies de Betty Tompkins , qui montrent des gros plans de sexes ou de pénétrations, le rapport est vite vu : Aucun. Aucun intérêt artistique dans ses photos. Même ses dessins  (antérieurs) traitant du même sujet n’avaient aucun intérêt artistique (ici). Autre chose ? On peut aussi évoquer les photographies de Jeff Koons copulant avec la Cicciolina (Ilona Staller), son épouse à l’époque. Intérêt artistique ? Nul. Effet de scandale : 100 %.

Ce qui est bien avec l’art, c’est qu’on ne peut pas être dans la frontalité. En soi, la photographie d’un phallus pénétrant un vagin n’a aucun intérêt. Et, justement, là encore, Beard nous surprend. Par sa manière de composer et d’agencer les couleurs (j’aimerais bien trouver un terme qui conceptualise cette façon de faire…), elle perturbe l’attention. Tantôt nous “visualisons” l’image d’une pénétration, et tantôt nos yeux parcourent l’image. Or, dès ce parcours, le sujet se dissout dans la peinture. Et cela m’évoque la phrase de Valerio Adami : L’ordre d’un tableau est différent de celui que nous propose la nature, nous nous trouvons devant une nouvelle logique. Adami a raison sur ce point. Il faut trouver un “ordre” dans un tableau qui n’est pas dans la nature. Adami est connu pour être très cultivé, mais on trouve dans ses dires que l’art, y compris le sien, est occupé par la Représentation. On me permettra un contredit : L’art est toujours concerné par la Dépiction. C’est bien pourquoi les dessins et photos sexués de Tompkins et les photos de Koons ne font que représenter, elles ne font pas sortir du sujet. En vérité, elles sont aliénées (le sujet en tant qu’aliéné). Or, plus je regarde la reproduction ci-dessus (‘Big Night in’), et je me rends compte que les peintures acidulées de Beard sont comme des bonbons ; on a envie de les manger ! Manger la peinture, suprême manducation de la sublimation chez notre peintre ! La peinture de Beard a donc toute l’apparence d’un Festin Nu. Nous sommes invités à festoyer dans la peinture, à en pourlécher les contours, à caresser, lécher et mordre les chairs ; rentrer sa langue dans cette fente, et avaler ce sexe, le tout en même temps.

Léon Mychkine


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