Le frottis davidien

Parmi les Peintures Françaises du Louvre (Aile Sully, 2et), on trouve un tableau inachevé, qui en fait, peut-être, le premier tableau réaliste-abstrait ! Il s’agit du portrait de « Madame Charles-Louis Trudaine, née Marie-Louise Micault de Courbeton, dit autrefois Portrait de Madame Chalgrin, née Vernet, 1791-1792 » (numéro de catalogue RF 670), et peint par Charles-Louis David. Le portrait est réalisé dans les alentours temporels de la Chute de la Monarchie (le 10 août 1792), la Fin de l’Ancien Régime. Puisque ce fameux tableau est entouré d’un halo de colère entre David et les Trudaine, suite au ralliement du premier à la Terreur, il est patent qu’il est terminé après août 92. 

Sur la notice du Louvre en ligne, on lit en effet que « la toile laisse apparaître des touches vibrantes posées en frottis, notamment dans le fond de couleur rouge. Elle porte une robe sombre à la ceinture bleue, un fichu blanc sur les épaules, qui avec le fond rouge donnent les couleurs de la cocarde républicaine… Cet état d’inachèvement de la toile, qui séduit le spectateur actuellement, est dû à la brouille entre Trudaine et David au sujet de la Terreur. Une jeune femme fine est assise, les bras croisés, le corps de profil, le visage tourné vers nous. Elle a un long nez et de grands yeux au regard vif »

« Elle a un long nez et de grands yeux au regard vif ».

« Sa coiffure avec des mèches et sans poudre n’est pas recherchée. Un charme simple se dégage de cette figure. L’inachèvement de la toile séduit un regard contemporain. » Le regard vif, non. Mais cela ressemble à des yeux, dans le sens classique du terme (imitation, copie, interprétation du réel…). Mais que dire de l’oreille? C’est un tas, un amas, une circonvolution… C’est très curieux. Est-ce que cette « oreille” délibérément mal peinte symbolise, première métonymie picturale, la surdité historique des Trudaine face aux événements ? David se dit-il ”Ils ne veulent rien entendre !”, au sens de “comprendre” ? Cette femme à l’oreille brouillée semble, en tous les cas, bien dépourvue au niveau du pavillon ; son oreille semble une huître rougie. On voit donc par là, comme disent les commentateurs, que l’état d’inachèvement ne semble pas avoir concerné que le fond… Car il faut bien reconnaître que cette oreille n’est pas “achevée”. Est-ce séduisant ? Non. Le noticier suggère l’idée que l’inachevé du tableau plaît au spectateur contemporain ; voire, le « séduit ». Comme si un fond quasi abstrait fin XVIIIe détachant un portrait classique pouvait nécessairement conduire à cela ? Notice : « L’espace est discrètement indiqué. La fine silhouette se détache sur un fond neutre rendu très présent par la touche vibrante posée en frottis — caractéristique des portraits ultérieurs de David — et sa couleur rouge ». Pardon, mais ce n’est pas discret, “ça hurle”. Car, et avant tout, il y a ici un état contradictoire du tableau, patent. Le fond n’est pas « séduisant » ; il est, à tout le moins, étonnant, stupéfiant. Mais, et j’y reviens : L’oreille ! Cette oreille est inachevée, ainsi donc elle rejoint, par genre, le fond du tableau, plutôt même, son décor. Car c’est le décor entier qui est négligé… Mais nous allons voir que décor et oreille ne sont pas seuls. 

“fond de couleur rouge », « frottis »?

Un indice du passage politique (républicain) de David résiderait dans l’association de la ceinture bleue, du fichu et du fond « rouge ». La cocarde est, en partant de l’intérieur, bleu, blanc, rouge, et l’ordre des couleurs dans le tableau (ceinture, fichu, fond) pourrait “coller” à l’idée de la cocarde. Peut-on alors supposer, poursuivant maintenant la seconde métonymie picturale (les trois couleurs “pour” la cocarde), que David, partant du bleu assez sage de la ceinture, au blanc idem du fichu, déclenche la fureur du rouge dans le tableau entier ? La fureur révolutionnaire, la Terreur (la première Terreur, datée du 10 août au 20 septembre 1792) ? Fin de la Monarchie, Terreur. Ce décor, ce fond de sanguine quasi, ce fond sanguinaire, est-ce cela qu’annonce David à travers sa brouille (ici, bien sûr, le mot « brouille » à prendre dans le sens métonymique, ou pathologique — l’humeur s’exprime dans l’exécution de la peinture — et dans le sens littéral, c’est-à-dire psychologique du terme), car La notice semble conforter cette idée, précisant que « l »inachèvement du portrait est vraisemblablement lié aux événements politiques. Les Trudaine se brouillèrent avec David en raison du soutien de ce dernier à la Terreur. » Où va donc se nicher une brouille ? Je persiste : le “fond” dont il est parlé dans la notice n’est pas un fond ; c’est un “dire”, une déclaration (de guerre, de colère, de contrariété, d’exaltation).  

Une fois posés ces faits, qui ne le sont que sous réserve d’être contredit, il faut se poser la question de l’inachevé. Car décidément, on peut avoir l’impression que cette brouille s’inscrit matériellement dans la toile ; dans ce qui sert de fond, et même de vêtement : David se déchaîne, il donne des coups de pinceau rageurs sur toute la surface. Regardez un peu ce détail issu du “fond” même de la robe :

On voit bien que même ici, dans le motif de la robe, David peint très vite et trop vivement pour réussir un teint homogène ; car il ne se soucie pas des traits apparents de pinceau qui demeurent, et s’entrecroisent, ne prenant pas même la peine de retremper… il va au bout de la course du pinceau, quasi sec, et il retrempe, et il trace ailleurs, à côté, mais il ne repasse pas. Une fois analysé ce détail (nous pourrions en prélever d’autres) peut-on encore dire que nous avons affaire à quelque chose d’“achevé” ? Le noticier : « Ce portrait se différencie de la plupart de ceux de David antérieurs à la Révolution, qui étaient peints avec minutie. Il annonce celui de Madame Récamier. » Mais le portrait de Madame Récamier n’est pas tout autant négligé que celui de Madame Charles-Louis Trudaine.

Madame Récamier, ci-dessus. L’ensemble du visage est soigné, y compris l’oreille. Certes, on retrouve le fond indistinct du mur, mais pas la “furie” présente dans celui de Madame Trudaine. Autre chose : Même si la coiffure de Madame Récamier semble mal proportionnée (était-ce la mode ?), elle n’a pas le négligé complet de celui de Mme Trudaine ; qu’on en juge :

Sa coiffure avec des mèches et sans poudre n’est pas recherchée, nous dit la Notice. Mais c’est bien pire ! Est-elle même coiffée ? J’ai éclairci un peu la photographie afin de mieux voir les détails de ces cheveux, qui, il faut le dire, ne ressemblent à rien ; plutôt, ils participent de la confusion en arrière-plan.

C’est comme si, en quelque sorte, David avait quasiment voulu tout saccager, excepté le visage de Madame Trudaine. L’oreille est brouillée, certes ; mais le visage, le visage de l’autre, on ne l’atteint pas. Mais nous sommes déjà proches d’une déformation des corps, par autopsie (litt: vue par soi-même). Cette oreille, certains vont s’en souvenir. Ils l’auront entendue ; et ceux qui l’auront entendue vivront. De fait, et c’est là le dernier contraste à retenir, c’est l’aspect paisible, patient mais comme un peu étonné, de Madame Trudaine, sur fond de mur en furie.

 

PS: Cet article n’était pas prévu ; il s’est imposé, se substituant et compensant l’autre qui n’y est plus, car j’aime bien le chiffre 33.

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