Matthew Lutz-Kinoy, chez Kamel Mennour (jusqu’au 06 octobre)

« Je ne crois pas que l’identité et le langage créatifs soient liés à des matières, mais plutôt aux méthodes dont on se sert pour manipuler ces matières et communiquer à travers la forme », Matthew Lutz-Kinoy, Revue Numéro (http://www.numero.com/fr/art/interview-artiste-matthew-lutz-kinoy)


Vus de près, les tableaux de Matthew Lutz-Kinoy (né en 1984) peuvent paraître abstraits, et depuis une distance classique (trois mètres, à peu près), ils sont figuratifs, ou figure-hâtifs. Il semble, en effet, que l’artiste aille vite dans l’exécution de ses traits. Par exemple, jetez, s’il vous plaît, un oeil sur l’image ci-dessous. De quoi s’agit-il ? Je suis prêt à parier que vous n’êtes pas loin de vous dire qu’il s’agit d’un gribouillis (nous devons ce mot épatant à Rabelais). Avant de vous offrir un zoom arrière, je vous laisse réfléchir à ce dont il est question ici. 

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Mais commençons par ordre, c’est-à-dire, par l’entrée. Que voyons-nous quand nous pénétrons dans la galerie Mennour, 47, rue St-André des Arts ? Ceci :

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Un lion s’agrippe sur un cheval, lui mordant l’échine. Les mâchoires léonines ont tout de même l’air un peu justes, on dirait celles d’un chat (proportionnellement). Le cheval est outré, mais on se dit qu’il va assez promptement se débarrasser du félin. Pour tout connaisseur, amateur de peinture, il s’agit là d’un clin d’œil à Delacroix. Mais c’est un clin d’œil version 2018, avec une toute autre technique, et un tout autre environnement que delacrucien. Je ne suis pas loin de penser que le thème principal (cheval-lion) est anecdotique, et que le “vrai” sujet du tableau est le fond. Justement. Mais que dit cette anecdote ? Pensons à la situation : Un lion saute sur le dos d’un cheval et lui mord l’échine, plantant ses griffes dans la peau équine. La réaction logique, probablement, du cheval, devrait être le cabrement; le cheval envoyant ainsi valdinguer le lion piteux. Au lieu de cela, que fait-il ? Il lève précieusement l’antérieur gauche, et tourne une tête dont l’expression semble, à tout le moins, surprise. La posture du lion, ses dimensions inférieures à l’échelle, sa mâchoire de chat, la position affectée du cheval, tout cela donne une dimension comique, et ridicule, à la scène. Quant aux manières de peindre ce qu’Alberti appelait les superficies, on peut constater que celles du cheval semblent un mélange de gris et de blanc, sans visée propre; il ne s’agit pas de souligner les ombres; d’où le caractère abstrait de la superficie. Quand au traitement du lion, il est difforme, et le traitement de la superficie est assez superficiel. Passons au vert, et remarquons que le vert, pour Alberti, fait partie des quatre couleurs essentielles de la peinture, et qu’elle symbolise la couleur de l’eau. Le vert, dans ce tableau, domine. Est-ce de l’eau ? Cela y ressemble. Mais on distingue plusieurs tons et formes de vert, plusieurs valeurs. Hypothèse : Le cheval véhicule une image paisible; domestiquée, apaisée, et cette nature pleine et sereine s’inscrit à peu près dans le cercle vert que nous voyons au second plan. Notez alors le chaos en dehors de ce cercle : tout est déchaîné, et le lion en provient.

En face, littéralement, nous avons ceci : 

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Le tableau faisant face à celui que nous venons de traiter est ci-dessus. Disons le tout de suite, cela semble être un corps de femme recouvert de peinture, nous supposons le sein gauche, et la toison pubienne. De quoi est recouvert ce corps ? De peinture. Le lecteur va se dire que je viens d’écrire une tautologie : comment un motif peint ne serait-il pas recouvert de peinture ? La réponse à ce questionnement est celle-ci : Un motif réaliste fait oublier la peinture, tandis qu’un traitement abstrait y fait revenir. Si je vois une partie de corps féminin dans la reproduction ci-dessus, je ne vois alors que de la chair, et j’oublie l’illusion du matériau utilisé pour; c’est la différence entre “représentation” et “dépiction”, telle que définie par le philosophe Nelson Goodman. La dépiction nous pousse à chercher à reconnaître quelque chose d’identifiable dans ce qui est donné à voir, tandis que la représentation nous donne à voir quelque chose d’immédiatement reconnaissable : Nous avons tout de suite reconnu le cheval et le lion.Mais peut-être qu’il ne s’agit pas du tout d’un nu recouvert de peinture pour partie. C’est le danger de la dépiction

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L’exposition est titrée “Bowles”, référence à l’écrivain et compositeur Paul Bowles (1910-1999), qui vécut dès 1947 à Tanger, invité à s’y rendre par (la terrible) Gertrude Stein. D’où les images orientalistes de Lutz-Kinoy, et la représentation de Bowles (façon Balthus) que l’on peut voir dans la galerie, culotte baissée, etc. (Mais n’est pas Balthus qui veut). Je préfère donner à voir cette photographie d’un tableau illustrant un jeune homme apparemment très ennuyé et songeur, dans ce qui semble une échoppe de vannerie. On remarquera le mélange de dessin et de peinture, et spécialement cette main droite, qui, je ne sais pourquoi, m’interpelle. Je crois bien que ce tableau n’est tout entier fait que pour cette main. Et nous avons ici un exemple de dépiction dans la représentation (“croire” voir davantage que ce qui est à voir). 

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On remarquera aussi la manière dont Lutz-Kinoy peint la djellaba : exactement de la même façon dont il traite la superficie du cheval; des brossages de blanc et de gris. Clairement, Lutz-Kinoy fait confiance à notre oeil exercé pour reconnaître ici des volumes qui n’y sont pas, puisque sa peinture n’est pas même illusionniste.

Réponse à la première image:

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PS : Je n’ai pas fait état de l’ensemble de l’exposition, j’ai choisi ce qui me plaisait le plus.


*Un très bon article de J. Morizot sur la dépiction peut se lire ici : http://encyclo-philo.fr/depiction-a/


PS : Toutes les photographies sont de Léon Mychkine. Tous drois réservés galerie Kamel Mennour et Matthew Lutz-Kinoy


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