Miriam Cahn. “Unheimliche” et mystères

 

 

 

Miriam Cahn, 2016 + 07.02. 2017, huile sur bois, 70 × 180 cm, Galerie Jocelyn Wolff, Paris

 

 

Ce n’est pas très bien peint, mais ça doit suffire pour ce que cela veut ou doit dire. Il paraît que Thomas Lévy-Lasne est un excellent peintre. Oui, il peint mieux (formellement) que Cahn. Mais il ne dit rien. C’est embêtant. Ici, Cahn dit quelque chose (à tout le moins) ; quelque chose qui grince, qui chuinte, à travers le masque, ce pénis rouge, et ces pieds aberrants. Trois déplacements oculaires sur la surface peinte, dont le centre est bien sûr le pénis. La tête encagoulée (plutôt) semble plate comme une plaque. Pénis et bourse rouges ne laissent d’étonner, ou bien tout bêtement quelque frottement brutal et intense, mais tout de même, c’est très rouge. La peinture de Cahn vient de loin (ceci n’est pas une formule). La regardant, cet exemplum et d’autres, je pense à Freud, et à la notion d’‘unheimliche’. Je vais dire pourquoi, mais avant, je dois expliquer ce que signifie le terme d’exemplum. Originellement, un exemplum est un récit, une historiette ou une fable donné comme véridique et destiné à être inséré dans un discours, en général un sermon. Tout à coup, il m’apparaît que la notion d’exemplum peut être utilisée pour qualifier un tableau “exemplaire” qui, par son contenu, son apparence, son “donné”, permet d’y “insérer” très vite quelques choses, des rudiments (mais païens ?), ajouté au fait que l’exemplum pictural, comme celui écrit, propose tout de suite une interprétation, une allégorie, par exemple. Ainsi, face à cette reproduction, ma boussole marque plusieurs repères en même temps (c’est une boussole quantique). Quelle aiguille considérer en premier ? Celle qui m’indique un ou des tréfonds ? Celle qui pointe quelque chose de crû ? Celle qui oriente vers l’inquiétante étrangeté. Quand on rentre dans la Matrice (WWW) l’expression, on obtient 240 000 résultats. Autant dire qu’elle n’est donc pas totalement inconnue. Mais que signifie-t-elle pour Freud ?

« Le psychanalyste n’éprouve que rarement l’impulsion de se livrer à des investigations esthétiques, et ce même lorsque qu’on ne se limite pas l’esthétique à la théorie du beau, mais qu’on la décrit comme la théorie des qualités de notre sensibilité. Il travaille sur d’autres couches de la vie psychique et à peu affaire aux émotions inhibées quant au but, assourdies, dépendantes d’un si grand nombre de constellations concomitantes, qui font pour l’essentiel la matière de l’esthétique. Il peut cependant se faire ici et là qu’il ait à s’intéresser à un domaine particulier de l’esthétique, et dans ce cas, il s’agit habituellement d’un domaine situé à l’écart et négligé par la littérature esthétique spécialisée. Tel est le domaine de l’“inquiétante étrangeté”. Il ne fait pas de doute qu’il ressortit à l’effrayant, à ce qui suscite l’angoisse et l’épouvante, et il n’est pas moins certain que ce mot n’est pas toujours employé dans un sens dont on puisse donner une définition précise, de sorte que, la plupart du temps, il coïncide tout bonnement avec ce qui suscite l’angoisse en général. Mais on est quand même en droit d’attendre qu’il recèle un noyau spécifique qui justifie l’usage d’un terme conceptuel spécifique. On aimerait savoir quel est ce noyau commun susceptible d’autoriser, au sein de l’angoissant, la distinction d’un “étrangement inquiétant”. Or, sur ce sujet, on ne trouve pour ainsi dire rien dans les exposés détaillés de l’esthétique, qui préfèrent en général s’occuper des types de sentiments beaux, grandioses, attirants, c’est-à-dire positifs, ainsi que de leurs conditions [d’émergence] et des objets qui les provoquent, plutôt que de ceux, antagonistes, qui sont repoussants, pénibles.»

J’ai lu ce texte de Freud en 1992, et fort peu depuis. Je ne me souvenais absolument pas qu’il s’ouvrait sur le sujet de l’Esthétique. Mais, et encore par une conjonction faite de ‘kairos’ et de sérendipité, voici que je rencontre Miriam Cahn et Freud. Certes, associer, tout de go, une artiste féministe avec Freud, sera peut-être interprété comme une hérésie, mais, je dirais, et ne le prouverai pas ici, que Freud aura contribué à développer notre compréhension de la condition des femmes. L’œuvre de Cahn, je crois, peut être rangée dans la catégorie “brute”. Je dois dire que, pour ma part, je considère l’appellation “art brut” comme assez fumiste ; à un certain point, il n’y a que de l’art, ou non, en se rappelant ce point très important que, bien souvent, les épithètes accolées aux “mouvements” artistiques ne sont bien souvent pas le fait des artistes eux-mêmes (en l’occurrence, l’appellation Art Brut provient bien de Jean Dubuffet, fondateur du “mouvement” éponyme ; mais, pour ma part, je trouve très mauvaise la production de Dubuffet… J’y reviendrai un autre jour). Il y a, me semble-t-il, une certaine forme de manière brute chez Cahn, presque primitive ; mais primitive non pas dans le sens de “sauvage”, comme on disait jadis, mais dans sa manière de peindre, de fixer son sujet. Et, pour reprendre Freud, il y a, me semble-t-il, au cœur de l’œuvre cahnienne, de l’angoisse. Il est intéressant de voir que Freud déplore manquer de matériau conceptuel pour penser l’“étrangement inquiétant”, cependant qu’il ne considère que la littérature (Hoffmann, Shakespeare, Schiller, Dante, etc) et rien dans le domaine des Beaux-Arts. Pourtant, en 1919, Freud aurait largement pu trouver dans la peinture, le dessin, de quoi alimenter justement le domaine qu’il vise en premier (l’esthétique). Si les dates avaient communiqué, et si son intérêt avait pu se manifester (ce qui fait beaucoup de conditions, certes), nul doute que Freud eut été très intrigué par l’œuvre de Cahn, lui qui écrit encore

« ce qui paraît au plus haut point étrangement inquiétant à beaucoup de personnes est ce qui se rattache à la mort, aux cadavres et au retour des morts, aux esprits et aux fantômes.»

Des corps-fantômes, de chair-fantôme en plus ou moins de partie dures ou évanescentes, c’est beaucoup ce que nous donne à voir Cahn, depuis les années 2010, dirais-je ; et je rejoins sur ce point Agnès de La Beaumelle, qui écrit que « Le diaphane et le spectral caractérisent l’essentiel de son propos figuratif, où sont convoqués peinture, dessin et photographie. » (La suite ici).

 

 

 

 

Miriam Cahn, “tapirschreiten/gezeichnet” [Dessiné], 2015, huile sur toile, 250 x 350 cm, Galerie Jocelyn Wolff, © Photo : Helmut Kunde

 

Bien que le titre mentionne un tapir, on passera son invisibilité. Chez Cahn, en général, tout est étrange, même ces pseudo-paysages, desquels surgissent, émergent, ces espèces de quasi ectoplasmes. On sent que Cahn a quelque chose a régler avec les parties génitales, très soulignées comme ici, sur les deux personnages de gauche ; mais je ne vais pas me livrer ici à une psychanalyse de comptoir.

Rectificatif : J’ai écrit que Cahn ne peignait pas très bien… Mais, par rapport à qui ? À quoi ? Si l’artiste réussit à “faire passer” des choses dans son medium, c’est bien qu’il y a du talent, et donc du “bien fait”, n’est-ce pas ?

Il est ‘weird’, ce groupe, dans un espace indéterminant. J’aime bien comment Cahn prend soin d’individualiser chacun de ces corps ; ils sont tous différents, en matière, en texture, en aura, en lueur, en effacement ou soulignage. Mais que dire de la jeune femme à droite ? Vous avez vu sa tête ? Que veut signifier ici Cahn, par cet effet de plumage de tête, de dilution ? Comme si le pinceau reprenait le dessus par dessus le figuré…

 

 

 

Miriam Cahn, “alte kriegerin”, Oil on canvas, 190 × 135 cm,  Galerie Meyer Riegger, Berlin, Karlsruhe

 

Vieille guerrière. Cahn dit (ici) qu’elle fait toujours les mêmes formes, depuis le début, elle dit aussi qu’elle est féministe, et espère être une combattante de cette cause, elle dit qu’elle est en colère (là où je vois de l’angoisse…). Je traduis en partie ce que l’artiste dit dans l’hyperlien  ci-avant : « Je peins toujours les mêmes choses, depuis le début : maisons, hommes et femmes ; des gens dont il n’est pas très clairs de ce qu’ils sont, mon œuvre est ma pensée, et feeling, ensemble. Ce n’est pas avoir une idée, faire de l’art, des choses comme ça ; c’est exercer, comme on s’exerce avec un instrument de musique, et c’est tout. Je suis en colère. Je suis très en colère, parce que les femmes n’ont toujours pas les mêmes droits que les hommes. Ce n’est pas de l’agression ; la colère reste un très bon moteur pour faire de l’art. L’art devrait être libéré des péchés, de la ‘political correctness’. Souvent, mes peintures, et dessins, sont suspendus au niveau du regard, et donc ils regardent en retour les gens qui regardent les peintures. Ce n’est pas une astuce, ce n’est pas provocant » (là, j’ai un doute, Cahn ne parle pas parfaitement l’anglais, et a un accent alémanique très prononcé, et j’ai l’impression qu’elle dit juste après que le regardeur “mange” les personnages… Mais je dois me tromper, cependant que mon oreille ne m’indique rien d’autre.)

On le voit, Cahn fait partie de ces artistes obsessionnels mais non-théoriciens, qui peignent par impulsion, et par habitude, toujours pour se rendre ailleurs tout en allant au même endroit. Beaucoup d’artistes rêvent d’en devenir de “grands” ; d’autres veulent devenir meilleurs, d’autres encore remettent sur le métier quelques principes de base, qu’ils exploitent incessamment. C’est le cas de Cahn, qui, on le constate dans son histoire artistique, a de plus en plus affiné et amélioré la délicatesse de son dire. Ainsi, cette vieille guerrière, n’est-elle pas étonnante, avec sa main droite ne brandissant rien et celle de gauche en forme d’on ne sait quoi ? L’« on ne sait quoi », comme caractéristique typiquement cahnienne, c’est ce sur quoi nous resterons, pour aujourd’hui.

 

Léon Mychkine, prince des sables


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