Monsieur Munch en enfer (#2)

Autoportrait en enfer

Edvard Munch, ‘Self Portrait in Hell’, 1903, huile sur toile, 82 × 66 cm, Munch Museum, Oslo

Guère, voire nulle différence, de traitement technique entre la carnation et les flammes. C’est la même chose. La même chose. Alors… Antériorité de la chair ou de l’enfer sur la chair ? Ou inversement ? De la chair en enfer, au milieu des automobiles, assez sataniques, car véhicules stratagèmes de la fin d’Esmonde.

Rien qu’avec ce détail, on pourrait tout à fait supposer que la masse rouge à droite pourrait appartenir à un autre corps, pourquoi pas ? Côte à côte en enfer. La Géhenne, etc. Il a l’air tranquille en enfer l’Edvard. Ça doit le connaître. Beaucoup d’artistes (poètes et littérateurs compris) en connaissent un rayon ; un rayon de miel argenté, comme un éjaculat d’ange démoniaque, guise

de la glace en rayon de miel (Celan, trad. Deguy)

quand j’ai cru, à un moment, mésinformé, que le feu de l’enfer était de glace…

Mais

« d’après Abou Houreira (qu’Allah l’agrée), le Prophète a dit:“ L’enfer s’est plaint auprès de son Seigneur et a dit : Seigneur ! Mes parties se dévorent les unes les autres ! Alors il lui a permis deux souffles : un souffle en hiver et un souffle en été. C’est ce que vous trouvez comme chaleur la plus intense et comme froid le plus intense” ». (Hadith 3260)

Ici, ce n’est pas de la glace, mais du feu, avec cette étrange forme sur le côté gauche (pour nous).

M’est avis : c’est une gigantesque chevelure. Quelque chose, donc, de monstrueux. Ce ne peut guère être du feu. En enfer, le feu ne connaît nul comburant, demeurant dans les limites chromatiques standard (jaune, rouge). C’est donc une femme qui plonge Edvard en enfer. Elle se tient en léger retrait, mais tutélaire ; un retrait tutélaire, dans l’épine dorsale.

Maintenant, avisons l’étonnant contraste entre le ton général du visage et le reste du corps. C’est étonnant (there is joy in repetition). Notez les “yeux”, ou ce qui en fait office en tant qu’orbites planté chacun dirait-on d’une petite bougie magique (?). Étincelle de vie dans ce qui symbolise la sur-mort après la mort, l’enfer, pavé de rien d’autre.

1903. C’est peint furieusement peint. Que dire de plus ? Bavardage ? Déblatérer ? 1798. Empr. au lat. class. deblaterare « dire en bavardant à tort et à travers » (de blaterare, d’orig. onomat.). Déblatérer ; faire littéralement du bruit avec les mots, dans l’écho mental duquel on ne comprend rien. Est-ce cela dont nous parle Edvard ? Être tout embrouillé par le réel et la réalité, surtout elle, cette dure-mère du monde im-monde travaillant en dyadique-quantique, et alors, restituer cet embrouillamini dans le corps et, surtout, le visage ? Et ce visage, tout de même, il est insensé. Contrairement au corps, légèrement de biais, ici nul effet de volume, c’est tout plat, mais tout affolé. Dans les films d’horreur, et chez David Lynch, les corps et visages peuvent se déformer. Ils ont tout pompé dans l’iconologie picturale ! Ici, Munch jette quasi la touche : un coup : une oreille, un autre : le nez, et ainsi de suite. C’est de l’action painting. À ce titre, la chevelure semble bien sagement contenue. Notez la couleur brune générale, et ce marron insistant, la barbe, moustache, sourcil, ombre du nez (?), assez merdique comme couleur, encore en contraste avec celles du corps, plutôt solaire, mais maladif. Mais, notez encore, être en enfer, c’est aussi, façon de parler, être dans la merde, être bien dans la merde. Cependant, quel calme ! Il n’a pas l’air affolé. Il témoigne. Sans pathos. Les artistes, parfois, témoignent, ne se contentent pas, pour ainsi dire, de “faire” du beau, ou du complexe, ou du “pur”. Ici donc, Munch témoigne, comme certainement d’ailleurs dans bien d’autres tableaux et dessins et gravures. Témoigner, sans pathos. D’aucunes et d’aucuns feraient bien de s’en inspirer, aujourd’hui, qui, en guise de talent surarmé, et soi-disant, ne font que dégouliner leurs misérables secrets d’alcôve, comme une nouvelle frontière, une nouvelle révolution. La meg være i fred !

Ref. Paul Celan, “Cristal d’un souffle” (Atemkristall), Po&sie, n°9, 1979

Léon Mychkine

 

 

 

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