“Parler la peinture”. Chardin, Diderot.

« Vous venez à temps, Chardin, pour recréer mes yeux. Vous revoilà donc, grand magicien, avec vos compositions muettes ». Denis Diderot

J’aime beaucoup ce tableau. Qui voit-on ? Un adolescent en train de réaliser une grosse bulle de savon, sous le regard curieux d’un garçon. Les contrastes sont là : ombre et clarté, temps long du tableau et éphémérité de l’enveloppe d’eau. Les frères Goncourt écrivent que « Chardin est le peintre bourgeois de la bourgeoisie ». Mais cet adolescent, est-ce un bourgeois, voire un petit-bourgeois ? Non, il semble bien pauvre. Sa veste trop courte est déchirée à l’aisselle, dont dépasse sa trop grande chemise. C’est un tableau très beau, et triste. 

Jean Siméon Chardin, “La bulle de savon”, c.1733-34, huile sur toile, 61 x 63,2 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

Le thème de la bulle de savon n’est pas nouveau, et Chardin ne l’invente pas. Soit. Certains y voient une vanité, d’autres une métaphore sur la brièveté de la vie. Il y a un certain nombre de contrastes dans ce tableau. Pauvreté du vêtement et richesse de la magie (la création d’une bulle d’air) et richesse de ce temps oisif qui permet la mise en suspens du temps, attirant le petit curieux. La pauvreté n’est pas pure comme l’est cette bulle, et cette bulle, l’adolescent ne pourra la rejoindre. D’ailleurs, quand on grossit à l’écran cette bulle, on peut y voir une tête de mort.

On aura remarqué dès le début deux ombres vertes sur la bulle (ainsi qu’une autre antipodique). En haut de celle-ci, il y a deux ombres, et c’est dans celle la plus à droite que je vois un crâne. Peut-être même davantage qu’un seul… C’est donc une vanité que peint ici Chardin. Mais pourquoi peindre une vanité dans ce contexte ? Ce jeune homme pauvre a-t-il besoin d’un memento mori ? Mais il ne voit pas l’anamorphose car sa position surplombante l’en empêche. C’est donc pour le spectateur que Chardin produit cette tête de mort. Chardin, on le sait, prenait beaucoup de temps pour peindre une toile, et ce temps même il s’en plaignit parfois quand la mode fut aux scènes vivantes, actives et agitées, qui lui étaient, de fait, interdites. Beaucoup de temps, et beaucoup de matière. Les tableaux de Chardin sont très denses. Certains peintres font des effets d’ombre ou de lumière par soustraction ; dans les deux cas Chardin le fait par ajout. Regardez ces mains, notamment la droite. Suivez du regard depuis le poignet jusqu’au bout des doigts. Combien de nuances ? Combien de coups de pinceaux ? Combien de couleurs ? Mais il en va de même pour le traitement du visage et celui du vêtement. Regardez le verre, la tonalité du contenant… Combien de touches de couleurs pour cette mixture ? Et que dire de la plante ? Même elle a droit à des coups de pinceaux, qui, en fin de compte, à bien regarder, sont vifs et quasi abstraits.

Nous rentrons dans la peinture. C’est hypnotique. Saisissant. Peut-être est-ce là aussi la cause, ou le secret, de la lenteur d’exécution propre à Chardin : Il était dans la peinture. Au lieu de lui être extérieur, comme un sujet à traiter, Chardin rentre dans le tableau, et laisse s’exprimer la peinture. Et il ajoute, et il ajoute. Mais ces ajouts ne sont pas inutiles, car c’est aussi ainsi que Chardin voit le réel et la réalité. Il ne triche pas, car, à bien regarder, il joue à la fois avec l’illusionnisme (je décris la réalité vraie dans deux dimensions), et en même temps il ne peut s’empêcher d’effectuer un geste résolument moderne de peintre, il dessine avec son pinceau. Est-ce pour cette raison appliquée que Diderot, dans son Salon de 1761, écrit : « Il y a long-temps que ce peintre ne finit plus rien : il ne se donne plus la peine de faire des pieds et des mains. Il travaille comme un homme du monde qui a du talent, de la facilité, et qui se contente d’esquisser sa pensée en quatre coups de pinceau. Il s’est mis à la tête des peintres négligés, après avoir fait un grand nombre de morceaux qui lui ont mérité une place distinguée parmi les artistes de première classe. Chardin est homme d’esprit, et personne peut-être ne parle mieux que lui de la peinture. Son tableau de réception, qui est à l’Académie, prouve qu’il a entendu la magie des couleurs. Il a répandu cette magie dans quelques autres compositions, où se trouvant jointe au dessin, à l’invention, et à une extrême vérité, tant de qualités réunies en font dès à présent des morceaux de grand prix. » . Admirez la liberté de ton d’un Diderot ; d’un peintre admiré et reconnu, il dit qu’il ne finit plus aucun de ces tableaux, et depuis long-temps ! Il ne se soucie plus de la ressemblance (pieds et mains), il esquisse ; en quatre coups de pinceau, ce que Diderot appelle son négligé. Mais ce négligé ressortit à une maîtrise : Chardin parle la peinture ! C’est une expression assez extraordinaire. Que veut dire « parler la peinture » ? Prenons Diderot au sens littéral. La touche de Chardin traduit une expression, une expression de la peinture, et donc, un vocabulaire pictural. QED (quod erat demonstrandum). Nous avons une impression globale, soit une scène tout à fait banale, un jeune homme en train de réaliser une bulle de savon. Bien entendu que le rendu de la bulle témoigne d’une rare maîtrise de la technique, parce que, dans l’histoire des bulles, de Rembrandt à Manet, c’est assurément la plus grosse, et Chardin aurait très bien pu la faire plus petite. Mais il s’amuse avec les effets de matière, qui lui font relever le défi d’étendre sa bulle dans plus que la largeur de l’appui de fenêtre. Deuxième impression : une certaine tristesse nous empreint quand nous comprenons que ce jeune homme est pauvre, et cette tristesse sociale s’accompagne d’une teinte générale assez sombre du tableau. Pour preuve, un bon pourcentage de la toile est noir. Troisième moment : Le langage pictural, les touches qui courent partout, se rencontrent et s’accommodent, nous captivent et nous font rentrer dans la toile. Pris au piège délicieux et envoûtant de la matière brute, en quelque sorte, mais associée. Mais imaginez alors tous ces traits (de l’esquisse compacte colorée), se détacher les uns des autres… Qu’obtenons-nous ? Je n’en dis pas plus, car sinon je vais frôler l’anachronisme.

Notez que Chardin aura peint trois fois cette même scène, mais d’une manière différente…

Jean Siméon Chardin, “Bulles de savon”, 1733-34, 93 x 75 cm, National Gallery of Art, Washington
Jean Siméon Chardin, “Bulles de savon”, après 1739, 60 x 73 cm, Musée d’art du Comté de Los Angeles

Nous voyons que deux tableaux comptent la même datation flottante. Je suppose que le premier de cet article, et donc la copie du MET, a été peint avant le second (Washington), et c’est le plus réussi, le plus audacieux, et amoureux de la matière.

PS : Le 25 septembre 1728, Chardin est reçu à l’Académie avec deux tableaux, Le Buffet, et Une Cuisine (appelée depuis La Raie). À lire le procès-verbal de l’Académie, et l’extrait de Diderot lui-même, il semble que ce soit avec le second tableau que Chardin l’ait emporté.

PS : Me relisant, je me rends compte que j’ai transformé la phrase de Diderot, en l’amputant de quatre mots ! En lisant « parle mieux que lui de la peinture », je passe à « parler la peinture », et j’interroge même cette formule ! Je ne me l’explique pas. Si ce n’est que j’ai lu Diderot à travers moi, c’est-à-dire que j’ai inconsciemment ôté quatre mots pour dire ce que je voulais dire, et non pas que dit Diderot… Mystère de l’interprétation…

 

Léon Mychkine