ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Patricia Stheeman/Entretien

Léon Mychkine : Je voulais m’entretenir avec vous, parce que j’ai commencé à écrire sur certaines œuvres, et notamment sur “Paysage Résilient, 2017”. Ce qui m’étonne, déjà, c’est cette volonté d’accumulation, et d’ajouts de choses qui ne sont pas forcément à l’échelle, et, surtout aussi, l’absence quasiment totale d’êtres humains dans ces dessins. Enfin, je n’en ai pas vu.

Patricia Stheeman : Non, il n’y en a pas.

Patricia Stheeman, “Découpe”, (détail)

LM : Et puis il y a aussi cette espèce de fascination pour le vide, ou l’absence de remplis. Donc, ça fait déjà beaucoup, à questionner.

PS : Alors, par rapport à l’accumulation, je voulais une accumulation qui n’ai ni queue ni tête, en fait, qui soit faite de bric et de broc, et qui s’entasse, et qui rappelle à la fois les paysages urbains, tous les endroits un peu industrialisés, et particulièrement les bords de quai, comme ceux de Marseille ou de Sète. Donc j’ai travaillé à partir de cette idée-là. Je me demandais si j’allais pouvoir construire un paysage avec ça. Je n’avais pas d’idée de départ, et j’ai accumulé. Est-ce qu’on peut, malgré tout, construire un paysage constitué d’éléments qui ne tiennent pas en fait entre eux, mais qui, au final, “tiennent” ? Et c’est l’idée de faire une espèce de trait, de ligne en suspend, qui a l’air de ne jamais se terminer. Et ça se termine avec une sorte de place désertée. Et on peut dire que le paysage est quand même construit, mais en fait, on a un paysage de décor, avec des châssis. Et ces châssis sont à la fois ceux que j’ai vus, une fois, comme à l’abandon, dehors, près d’une Salle des Ventes à Narbonne, et ce sont aussi ceux que je prépare, à l’atelier, pour faire mes dessins, car je les colle sur de la toile étirée sur un châssis. Donc c’est un paysage qui reprend la représentation du paysage, mais qui est aussi un paysage intime, je dirais. En fait, c’est un peu mon autoportrait. C’est moi, faite de bric et de broc.

LM : Ah oui ?

PS : Oui, c’est moi [rires] avec des décors hollywoodiens, des montagnes chinoises, japonaises. Et donc tout ce termine en haut, avec ce mélange, rocambolesque, de représentations. Où le vide joue également un rôle important. Le plein me dérange un peu, alors j’ai besoin d’une échappée. C’est un peu comme dans la musique, on a besoin de silence, en fait. Et donc, pour le dessin, je trouve important que, pour l’œil, il y ait ce temps de repos. Et ce temps de repos, pour ma part, passe par le blanc de la toile, celui du gesso [i.e., gesso : enduit à base de plâtre et de colle animale utilisé pour préparer la toile]

LM : Vous appelez cela “paysage”, mais, en y regardant de près, on n’y comprend pas grand-chose, et spécialement avec ces inégalités d’échelle. Donc, je me suis posé la question : Qu’est-ce qui est recherché ici ? Pouvez-vous m’en dire plus ?

PS : C’est une accumulation improbable, tout est faux. Pour moi, c’est la possibilité de créer quand même quelque chose à partir de l’improbable.

LM : Y a-t-il, dans ces dessins aussi, et parfois, un clin d’œil aux gravures du XVIIe ?

PS : Non, pas vraiment. En fait, dans ce paysage , je travaille dans la ligne, plutôt que dans les valeurs, j’essaie d’explorer différentes pistes, dans le dessin. Par exemple, le papier va définir d’autres lignes, d’autres traits. Mais c’est un trait qui va devenir presque invisible, puisqu’il faut s’approcher du tableau pour le voir. Le blanc du papier, collé sur le blanc de la toile enduite de gesso, va dessiner encore ; et c’est ce dessin là aussi qui m’intéresse.

LM : D’accord. Et je me suis posé la question, justement, de votre trait. Vu de près, il apparaît assez tremblé. C’est par choix ?

PS : Ça dépend. Mais c’est souvent plutôt tremblé, et rapide. Mais ça dépend aussi du collage. Si je colle trop rapidement, l’encre se dilue un peu, et donc il y a aura des accidents, mais que j’accepte. Il peut y avoir des bulles, des rides, des taches.

Patricia Stheeman, détail

LM : Concernant “Exil et réparation”, on a l’impression d’un paysage vu d’en haut ?

PS : Tout à fait. J’ai utilisé Google Maps. J’ai pris en fait les villes traversées par mes ancêtres, de l’Andalousie jusqu’à Marseille, et j’ai essayé de les coudre ensemble. Et le lien, c’est la ligne, qui les relie. J’ai travaillé également cette série des villes au stylet numérique dans des animations de dessins. Et la réparation, c’est lié aux chocs des déplacements, des exils, et donc j’ai tenté de “réparer” ces villes entre elles.

LM : Avec encore des trous dedans

PS : Oui, ce sont des accrocs, des béances, c’est le vide laissé par ces gens qui partaient.

[À la question de savoir pourquoi dans ces dessins on ne voit aucune figure humaine, l’artiste me répond qu’après une série de dessins sur les Unes des journaux télévisées en 2005, année proche encore des attentats du 11 septembre 2001, elle ne pouvait tout “simplement” plus en représenter]

LM : Et sur les “inégalités d’échelle”, nous n’en avons pas parlé ?

PS : Eh bien, en fait, ça ne m’intéresse pas de coller au réel.

 

Le dessin allotopique de Patricia Stheeman


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