Des peintures de Fabienne Gaston-Dreyfus

Nota bene: Les reproductions que je vais utiliser dans cet article n’entendent pas donner une vision exhaustive de l’oeuvre de Fabienne Gaston-Dreyfus ; elles servent à illustrer mon propos.
 
  Fabienne Gaston-Dreyfus est peintre (et aussi sculpteure) depuis une vingtaine d’années. Avant, elle était illustratrice, et, comme elle le dit, il a fallu qu’elle « s’éloigne d’un certain savoir-faire », et s’est donc mise à « peindre des formes simples ».1  Il s’agissait de « cercles et de bâtons ». Peu à peu, nous a confié l’artiste, ce même « geste s’est transformé pour consituter un vocabulaire de formes »; vocabulaire dont nous pouvons avoir un aperçu avec  la reproduction ci-dessous. Ce qui frappe, c’est la présence du blanc ; grand, recouvrant. Et puis il y a cette apparition colorée, qui vient comme déchirer ce blanc, et qui, finalement, n’est pas si simple que cela. Ce “brin” qui parcourt le centre de la surface blanche semble organique. On dirait un brin d’ADN. Globalement, le geste est audacieux. Tracer une circonvolution chromatique au milieu d’un grand blanc, il faut déjà oser. C’est risqué. Mais ça tient. Et voilà la peinture !  (On peut toujours dire qu’il faut “bien oser” pour mettre de la peinture sur un support… Oui, il faut oser, bien sûr ! Mais il y a audace et audace… Il y a l’audace du talent et l’audace de l’inconséquence.)

 

Sans titre, 2004-2006, gouache sur papier, 45R x 65 (Crédit photo, jean-louis Leibovitch)

   En 2006 (ci-dessous), nous sommes dans le développement organique (si l’on veut bien accepter ma métaphore…); les brins donnent naissance à ce que j’ai envie d’appeler des schèmes, des schèmes flottants, car  — et ce n’est que mon impression — les formes semblent flotter dans l’élément blanc (toujours bien présent). Le blanc est déterminant, en ce qu’il conditionne la déposition des formes, mais il ne les fige pas. C’est aussi le piège du blanc, soit celui de figer ce qui y est déposé. Mais, comme je l’ai supposé, ici les schèmes échappent au figé parce que, justement, ils sont tous hétérogènes. Les brins auront donné naissance à des formes hybrides. Et donc la vision ne peut que rebondir d’une forme à une autre. C’est le jeu de la peinture.

Sans titre, 2006, huile sur toile, 180 x 250 cm (Crédit photo,  jean-louis Leibovitch)

  En 2007 (ci-dessous), nous voyons peut-être les prémices des formes rectangulaires plus contemporaines, qui font aussi partie du lexique gaston-dreyfusien. Ici, on dirait que des formes grossières, plus ou moins difformes, tombent au sol et s’amassent en une couche plus homogène, donnant lieu à de futurs rectangles. Mais entre la chute et l’atterrissage, il y a transformation, changement de nature, et même, peut-être, inscription d’une bi-temporalité de la peinture sur un même support. Car, après tout, peut-être que ce tableau ci-dessous résume l’approche duale favorisée par Gaston-Dreyfus, qui apparaît ici, et qui se maintient aujourd’hui. Nous distinguons ce que nous pourrions des masses tombantes, appelons-les des amas ; et les masses au sol, soit des proto-rectangles. 

Sans titre, 2007, huile sur toile, 115 x 195 cm (Crédit photo, Nicolas Pfeiffer)

Pour illustrer ce que je veux dire, passons aux deux images ci-dessous:

Sans titre, 2013, gouache sur papier, 66 x 102 cm (Crédit photo, galerie Fournier ) 

 Sans titre, 2013, vinylique sur toile, 130 x 195 cm (Crédit photo, jean-louis Leibovitch)

 L’expression duale (amas/rectangles) est affirmée sur deux supports et peintures distincts. Les amas sont faits de gouache sur papier, et les rectangles d’huile sur toile. Cela est le cas en 2013, et ce l’est toujours en 2017. Je ne pense pas qu’il y a “deux propos”, mais plutôt que nous trouvons ici une expression que j’appelle duale ; duale signifiant à la fois la binarité, mais aussi la complémentarité. En entretien, Gaston-Dreyfus nous a dit que les gouaches [de 2017] pourraient  (virtuellement) occuper (sauter dans) l’espace blanc laissé à l’intérieur des rectangles. « Pourraient”… Mais cette opération n’a pas lieu ; car si elle avait lieu, il n’y aurait plus de dialogue ; de dialogue entre les amas et les rectangles. Les deux reproductions ci-dessus nous donnent, certainement un aperçu de la double syntaxe gaston-dreyfusienne: une qui a à voir avec le discord, disons ; et une qui joue l’apaisement, mais un apaisement mêlé, rien de pur dans cette peinture à deux mains (Gaston-Dreyfus fait état d’une très étonnante expérience qui a suivi sa phase de sculpture à la tronçonneuse, après laquelle elle s’est mise à peindre de la main gauche, tandis qu’elle est droitière… Je soupçonne, dans cette main gauche, un certain reliquat de la main droite. Bon, même si cette hypothèse est erronée, il y a un double discours ici, non pas dans le sens du vrai et du faux, mais dans le sens où il y a deux langages. C’est ce qu’évoque la notion de dualité, quelque chose qui ne peut être que deux.) 

En 2017, les rectangles se sont associés, et les amas se sont conglomérés :

Sans titre, 2016, huile sur toile, 160 x 270 cm (Crédit photo, Nicolas Pfeiffer)

Sans titre, 2016, gouache sur papier, 100 x 70 cm (Crédit photo,Nicolas Pfeiffer)

 Ce dialogue gaston-dreyfusien est aussi un dissensus, i.e. la divergence des sens. Il y a les tracés, plus ou moins rectiligines, formant rectangles ; et il y a les coups de pinceau à la gouache, formant… un matériau bien davantage perturbé, et perturbant. Ça frite. Les amas me semble grinçants, tandis que les rectangles plus paisibles. Cependant, allez voir aux frontières des rectangles, ça frite un peu aussi (voir les détails, plus bas). Gaston-Dreyfus explique que les rectangles sont constitués par des gestes qui s’étendent selon les limites de sa morphologie (la longueur de son bras). Mais y a-t-il une limite concernant les gouaches ? La saturation ? La limite commune, dans les deux cas (huiles et gouaches), c’est — toujours, et depuis le début —, le blanc. Le blanc est interne aux rectangles et externe aux gouaches. Ce blanc, que dit-il ? Je ne connais pas la réponse, mais on peut poser la question. Peut-être… que ce blanc est structurel ; il fait respirer, il dynamise. D’un côté (les huiles), il maintient. De l’autre (les gouaches), il contient. En même temps, comme déjà dit, les gouaches pourraient sauter dans les rectangles blancs. Que se passerait-il ? En, tout cas, Il se passe des choses aux frontières. Il ne s’agit donc pas que d’un emboîtement de rectangles…  Et il se passe aussi des choses dans les traits tirés, des moirures statiques, des indices de rose, vert, sous l’orange. Le trait laisse passer, ou non. Le pinceau couvre et découvre. Il se raconte une histoire de couleurs (la peinture, c’est l’aventure de la couleur) ; dans lequel le blanc joue un rôle, aussi, de séparation, de démarcation, et les « frontières », elles aussi, jouent ce rôle. C’est notable dans les huiles : Tout à coup, on pourrait supposer que ce blanc, c’est du vide, et que chaque élément peint, rectangulaire, délimité par les « frontières », est en fait un tableautin abouté à un autre, et ainsi comme dans une danse, une danse au rectangle. Et cela me rappelle donc certains carnets de Gaston-Dreyfus que j’ai vus, et dans lesquels, si je me souviens bien, on voyait ces formes s’étendre, ces rectangles mixtes (faits d’au moins deux couleurs dans leur plus grande surface), qui prenaient, chacun, l’espace d’une petite page de carnet. 

Sans-titre, 2014, huile sur toile, 114 x 162 (Détail. Crédit photo, L. Mychkine) 

Fausses superpositions, donnant des équerres de couleur, plus ou moins dissociées, contiguës, effilées, pointillées, comme derniers vestiges du format ? Tâches, coulures, ondulations de traits. Les gouaches sur papier racontent autre chose. Elles offrent une autre syntaxe. Des petits à-coups à la pointe, des enroulements, des traits rapides. Là, une touche de gribouilli. 

Sans titre, 2016, gouache sur papier, 102 x 66 cm (Détail. Crédit photo L. Mychkine)

Ce “détail” ci-dessus, pour moi, raconte toute une aventure. Il s’y passe plein de choses. Pour bien comprendre qu’il se passe quelque chose, il faut bien voir, me semble-t-il, qu’ici chaque petit coup de pinceau est un acte, et par conséquent qu’il s’y inscrit une dynamique. Dans l’entretien que nous trouvons dans le catalogue de l’exposition à la galerie Fournier, Gaston-Dreyfus déclare qu’elle est de plus en plus intéressée par la peinture comme étant un acte de performance (elle utilise l’adjectif “performative”). Je crois que l’on peut constater la performativité non seulement, bien sûr, dans la notion du geste morphologique (la longueur du bras), mais aussi dans le coup de pinceau. En quelque sorte, nous avons donc là une peinture en acte. Il n’est pas aisé de produire une peinture qui reste en acte ; nous connaissons tous de ces tableaux qui sont, déjà, comme figés dans l’histoire même de leurs processus, ou, plutôt, devrions-nous dire, procédés. Nous avons donc compris que nous sommes en présence, ici, d’une peinture actuelle, telle que la notion de processus l’implique. ”Actuelle” ne veut pas dire “de maintenant”, mais, encore une fois, en acte. 

1. Catalogue : Fabienne Gaston-Dreyfus, Galerie Jean Fournier (à l’occasion de l’exposition personnelle « Le paradis brûle », 09-03/09-04 2017, galerie Jean Fournier, Paris).

 


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