Quelques indices chez Mantegna

Dans un entretien, le critique d’art Brian Sewell parle d’un tableau de Mantegna, qu’il me fait incidemment d’ailleurs rechercher et connaître, et donne des indications précises, et décrit, de mémoire, les jambes des anges dans le tombeau ouvert. D’ailleurs, il faut bien regarder pour le voir, qu’il s’agit ici d’un tombeau ouvert, et dans ce détail seul :

Séraphin (à gauche) et Chérubin les pieds en plein dans un lieu sacré, de la mort, mais ils soutiennent le cadavre du Christ, qui, de toutes façons, on le sait, va ressusciter, mais pas tout de suite. Cette scène n’est pas canonique, elle est inventée. Pourquoi pas ? Mais elle pose question. D’après les Évangiles, Jésus est mis au tombeau le vendredi de sa crucifixion, et ressuscite le dimanche d’après, et donc il sort vivant — resssuscité — de celui-ci, puisque, venues prier ce même dimanche, les Saintes Femmes, dont Marie Madeleine, découvrent le tombeau ouvert et vide. Et ce ne sont pas des anges qui ont mis au tombeau le cadavre de Christ, mais, chez Mantegna, ce sont “eux” qui l’en sortent. Mais ils l’en sortent mort, d’après le titre, qui, en italien, donne : Cristo in pietà sorretto da due angeli. La pietà, canoniquement, intervient après la Déposition du Christ ; c’est le moment de douleur où sa mère, le tenant mort en son giron, entourée ou non, le pleure. Mais ici, Mantegna produit une pietà postérieure, désynchronisée. Le Christ est sorti du tombeau, en cadavre, par des anges. Ce n’est pas ce que dit l’Écriture. Alors quelle est l’intention du peintre ? Que cherche-t-il à dire ? Il semble qu’il tienne bien droit tout seul, et regardez ses bras, somme toute distinctement écartés. En quelque sorte, il tient tout seul, ce buste. Bien sûr, on peut penser que les anges retiennent le corps de partir en avant ou de s’affaisser. Peut-être. Mais est-il retenu assez fermement ? Ne pourrait-il s’affaisser tant du côté droit que du côté gauche ? Si, très probablement. Et où se trouve donc la rigor mortis ? Alors, tient-il tout seul, ce Christ ? Encore une fois, d’après les Écritures, il sort tout seul, mieux : vivant, du tombeau. Alors n’y aurait-il pas ici, de la part de Mantegna, un message pour le profane, qui, connaissant certainement l’Histoire Sainte, sait bien que le Christ, quand bien même ici annoncé comme mort, ne l’est, en vérité, pas vraiment ? On pourrait, à cet indice postural, mentionner la face bien rougie, qui, une fois de plus, n’atteste pas d’une quelconque livor mortis. Autant de signes, d’indices, qui nous disent, décidément, que ce Christ n’est pas mort. Mais il y a autre chose dont je veux parler, et cela consiste en trois détails, et nous y voici. Regardez ces trois visages. Ne voyez-vous pas ici comme une (plus que) légère familiarité ? Regardez-moi ces bouches… Mais qu’est-ce que c’est que ces bouches ?

 

 

Je trouve très très étranges ces trois bouches. Vous me direz : il est difficile d’avoir une idée précise de la forme d’une bouche ou même d’un visage chez un ange ; certes, mais Christ était fait de chair, et avait bien l’aspect d’un homme ; par conséquent ses traits, en tout point, ne pouvaient que ressembler à ceux d’un humain lambda. Mais cette bouche dont il est doté évoque-t-elle une bouche lambda ? (En admettant qu’il existe une bouche lambda). C’est vraiment une touche petite bouche, qui, en sus, montre une forme bien étrange. Voyez cette lèvre supérieure toute plate, en contradiction géométrique et même morphologique avec la lèvre inférieure incurvée… Ça ne tient pas. Et alors cette dentition, dont on dirait celle d’enfants… Et il est bien évident que Mantegna sait ce qu’il fait (on ne va pas lui apprendre à dessiner ou peindre). Et, quand on compare les visages, tout de même voisins dans la morphologie — premier étonnement, en sus de la bouche —, que dire quand on compare les trois bouches — second étonnement ? On dirait qu’ils chantent, qu’ils fredonnent, tout trois. La bouche du Séraphin (ailes rouges, mais pas tri-ailé), à la limite, serait proche d’une possible représentation réaliste, bien que trop petite ; mais ni celle du Chérubin ni celle du Christ. Qu’en penser ? Il est bien évident que Mantegna aurait pu tracer des bouches plus dénotées (qui feraient immédiatement penser à des bouches réelles), mais il ne l’a pas fait. Mon hypothèse est la suivante : Puisque la religion chrétienne représente le divin, sous des aspects anthropomorphes, contrairement à la religion juive et à la religion islamique, il faut bien, dans certaines circonstances, signaler au profane, et même à l’érudit, que, dans telle illustration anthropomorphe, on a laissé tel ou tel indice non-humain, afin de marquer l’écart qui persiste, évidemment, entre ce qui est naturel et ce qui ne peut l’être. Ainsi, ces trois bouches, chacune à leur manière, sont celles de messagers divins. Messager, c’est bien par ce qualificatif qu’avait été annoncée la venue du Christ, notamment par Jean le Baptiste (Luc 7).

 

Une dentition d’enfant en bas-âge, des bouches étroites comme des vulves.

 

Andrea Mantegna, “Le Christ mort soutenu par deux anges“, 1488, tempera sur bois, 96,7 x 113 cm, Statens Museum for Kunst, København, Danemark

 

Note. Les Séraphins sont au neuvième et dernier degré de la hiérarchie céleste. Le terme hébreu seraphim signifie « les brûlants ». Leur nom signifie chaleur et lumière : ils sont enflammés de l’amour de Dieu au plus haut degré, « Car notre Dieu est un feu dévorant » (He 12, 29) ; leur qualité principale est l’amour. 

Les Chérubins constituent le huitième chœur de la hiérarchie céleste des anges. Leur nom signifie sagesse et science : ils sont capables de montrer à Dieu ceux qui doutent, et leur vertu est la science. Le mot « chérubin » vient du latin ecclésiastique cherub (pluriel cherubin), transcription de l’hébreu כרוב (kerūb), pluriel כרובים (kerubīm). Mais le terme serait d’origine assyrienne. Dans cette langue, « kéroub » ou « karibu » signifierait « celui qui prie » ou « celui qui communique ».

 

Léon Mychkine

 

 

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