Quelques mots sur des dessins de Christiane Löhr

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C’est sur le stand de la Galerie Werner Klein, à la “Foire d’art Dessin Maintenant”, Paris ; oups, pardon!, “Drawing Now Art Fair”, que j’ai pris connaissance de l’œuvre de Christiane Löhr, sculptrice et dessinatrice. J’avoue une préférence pour certains dessins (mais “quoi” donc “décide” de vous interpeller ?). Le dessin, quand il est parcimonieux, “minimal”, comme le dit l’artiste, doit “tenir” dans l’espace du papier, espace qui, pour elle, est un partenaire actif, et non pas juste un support, un fond. C’est toujours un mystère pourquoi telle œuvre vous “parle”, non ? C’est assez inexplicable. Comme ce dessin ci-dessous. Ce qui m’a attiré, puis intrigué, c’est l’aspect flou et/ou tremblant de sa facture. C’est que Löhr, après avoir fait son trait au pastel gras, pose son doigt dessus, exerçant ici et là quelques pressions. Elle dit : « On a alors ces lignes floues, qui donnent un peu le tournis. Je veux réunir l’espace vide du papier et les lignes. […] Parfois, je pense qu’avec les lignes, j’essaie d’organiser l’espace vide » (voir l’entretien). 

Ce qui m’a étonné, durant notre entretien, c’est que Löhr affirme que même si nous voyons plusieurs lignes, en fait, il n’en s’agit que d’une seule : 

Christiane Löhr, Untitled, 2012, oil pastel on paper, 185 x 148 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

Mais pourquoi pas ? Si vous lâchez au sol une bobine de fil, déjà un peu démêlée, vous aurez plusieurs figures, mais c’est toujours bien le même fil. Après, bien sûr, le dessin löhrien ne connaît pas d’épaisseur unique, il est plus ou moins large, et élargi, évasé par endroits.

Tout ce travail en amont pour, en aval, tenter, toujours, quel que soit le medium, de faire advenir  la “présence”. Rien de mystique, ni de heideggerien. Définissons la présence comme ce qui est consistant dans l’espace, comme ce qui l’occupe ; étant entendu que cet “espace” n’est pas un datum naturel, c’est ce qu’on appelle la “surface”, que ce soit d’une feuille de papier ou celle d’une toile ; où on sait bien que l’espace, en terme de pure physique, ne peut être que quadridimensionnel (3 D + le Temps). Il n’y a donc pas d’espace sur une feuille ou une toile, mais une surface disponible.

Tout cela pour dire que, dans ces circonstances esthétiques, le mot « espace » n’est pas donné, c’est un processus, il s’agit nécessairement d’une construction mentale. 

Exactement, comme, à l’inverse, et ceteris paribus, vous “avez” des corps vides mais pourtant remplis d’organes. Évidemment, cet effet (potentiel) de présence est toujours redoutable pour le dessin minimal, car il est d’entrée fragilisé par son dispositif d’anti-babil (il existe bien sûr des dessins très bavards, très, et parfois même trop — voir Mehretu). En dessin, cette présence, actualisée, prend une forme haptique ; elle s’impose au regardeur. À partir de là, passé ce temps transactionnel (je te regarde, tu me regardes, et maintenant…), on se rapproche, et on remarque un nouvel aspect, soit l’aspect flou et/ou tremblé de la facture, ce qui ouvre sur nouvelle proposition, ajoutée à la première : le trait, en partie, devient comme hésitant, tandis qu’il ne l’est pas tant que cela. Hésitation quelque part “entre” l’affirmation ? 

In a nutshell: Qu’exprime donc ce tremblé-bougé ? La fragilité.

Christiane Löhr, Untitled, 2020, Ink on paper, 82 x 65 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

Dans les dessins à l’encre, comme ci-dessus, nous avons, au contraire de ceux au pastel gras, une nette impression de volume, et donc d’illusionnisme. Löhr explique qu’elle doit aller très vite avec ces dessins, car elle emploie de l’encre et beaucoup d’eau. Il s’agit donc d’une double tentative d’apparition et de dissolution du dessin ; ou encore, d’un mixte entre atténuation et éclat du noir, parmi une subtile variation de gris. Ce type de dessin, avec celui encore au dessus, contraste avec les sculptures produites par l’artiste, qui sont extrêmement délicates et assez homogènes ; il semble que le dessin permette une sorte, de mon point de vue, une plus grande libération pulsionnelle, permettant l’émergence de l’étrange, à partir d’une forme presque organique et menaçante, comme ci-dessus.

Et puis il y a cette troisième sorte de dessin que pratique Christiane Löhr, ceux exécutés au graphite :

Christiane Löhr, Untitled, 2018, Graphite on paper, 27 x 20 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

J’ai brièvement supposé que l’on pouvait certainement attester, dans les dessins de Löhr, d’un double mouvement, fait d’hésitation/affirmation ; d’apparition et de dissolution du dessin, soit d’une confirmation plus ou moins appuyée de la présence. Et ce sont certainement les graphites qui expriment le mieux cette tendance ; les circonvolutions de la présence, comme ici :  

Christiane Löhr, Untitled, 2021, Graphite on paper, 27 x 20 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

En terme de masse, le dessin ci-dessus semble bien divisé, pour le coup, entre absence de trace, ce que l’on aurait tendance à appeler le vide, mais, là encore, n’est-ce pas une appellation à laquelle nous nous sommes, et sans fondement, trop habitués ? Car qui peut voir le vide ? Personne. En revanche, on peut attester de la présence du vide, et le philosophe et mathématicien Pascal le premier en aura tenté l’expérience. Le fait qu’une feuille de papier reste vierge de marquage ne peut donc pas symboliser le vide, sauf pour un artiste et le profane. Mais on n’est pas obligé d’adhérer. Parlons alors de la différence entre surface vierge et surface investie. Comme nous pouvons le voir, en équilibre, ci-dessus. Maintenant, qu’en dire davantage ? Le fil, toujours contigu, en terme de nature constitutive, raconte une histoire, qu’il faut suivre tout le long du trait exprimant les aléas de l’affirmation et de la retenue, voire, presque, de l’effacement. 

Léon Mychkine

 

 

 


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