ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Quelques questions et réponses, avec Emmanuelle Amsellem

Léon Mychkine :« Quand as-tu commencé à peindre ? Je crois que tu es autodidacte, n’est-ce pas
 
Emmanuelle Amsellem : Oui, en effet, je suis une autodidacte. Dès l’adolescence, je m’étais destinée à la sculpture mais j’ai renoncée au bout de quelques années. J’ai embrassée la peinture vers 1982 mais sur la base de ce que j’avais découvert en pratiquant la sculpture : l’art de la troisième dimension et la possibilité de changer à l’infini le point de vue du spectateur, qui doit tourner autour des oeuvres. J’ai élaboré dix ans plus tard, au terme de nombreuses recherches, une technique picturale qui m’est propre, le pointillisme au couteau à palette, qui permet de travailler l’huile en relief, d’accrocher la lumière sur les crêtes de pigment et de faire chatoyer à l’infini la matière picturale, qui prend véritablement vie. J’ai appliqué cette technique dans le genre du paysage puis depuis 2007 dans le genre du monochrome (bleu, noir ou blanc…).  
 
Emmanuelle Amsellem, “Figures 3D N10”, huile sur toile, noir de bougie, noir d’ivoire, noir de vigne, 175 x 230 cm, 2012  
 
Emmanuelle Amsellem, “Figures 3D N10”, positionnée sous trois angles différents

 

Emmanuelle Amsellem, réalisant “Figures 3D N10”, lors d’une résidence (2011-13) à la Cité Internationale des arts, Paris, IVe 
 
 
LM: Pourquoi préfères-tu la peinture à l’huile, et peux-tu nous expliquer avec ce medium ?
 
EA : L’huile est à mes yeux le matériau le plus noble de l’art de la peinture ; en outre, elle est naturelle et vivante, alors que l’acrylique me semble artificielle et morte. L’huile est tout à fait adaptée à mon ambition de produire une peinture qui prenne vie et par la lumière du monde environnant avec laquelle elle est en interaction constante et par la fascination que la Nature exerce sur moi et dont je m’inspire lointainement dans certains tableaux (le paysage, la forêt, l’azur, les nuages ou la mer…). L’huile, pour moi, c’est la lumière, lumière naturelle et lumière spirituelle ; c’est pourquoi je poursuis le rêve d’élever la peinture à l’art du vitrail afin de contribuer à élever l’âme du spectateur. D’ailleurs, Sébastien Mullier a publié en 2015 un livre consacré à mon travail où il aborde notamment cette question. 
 
 
LM : Tu as une technique au couteau que tu as mis longtemps à développer. Peux-tu en dire quelques mots ?
 
EA : Dans les années 1990, j’ai découvert un paysage peint par Signac en 1920, Notre-Dame de Paris: cette toile m’est apparue comme miraculeuse. Elle avait le pouvoir de changer perpétuellement selon l’heure de la journée ou le jour de la saison : elle pouvait paraître tantôt jaune, tantôt rose, tantôt mauve… Elle était véritablement vivante. De mon observation quotidienne de cette toile divisionniste, j’ai tiré une leçon pour ma propre peinture si bien que le critique d’art Arthur Cohen m’a désignée comme “néo-impressionniste abstraite”. J’adopte une sorte de divisionnisme, non pas au pinceau, comme le faisait Signac notamment, mais au couteau afin d’innover et d’inventer un geste moderne et singulier, que j’appelle “fragmentation et défragmentation”, en m’inspirant rêveusement de la division fractale.
 
Paul Signac, “Notre-Dame. Automne”, huile sur toile, 71 x 90 cm, 1920
 
LM : Te considères-tu comme une peintre abstraite, géométrique ?
 
EA : Je suis une artiste non-figurative dans la mesure où je m’inspire de motifs figuratifs mais sur le mode de la suggestion, moins servile et plus poétique, notamment dans des toiles nées de rêveries lointaines sur le paysage. Certains de mes tableaux, que je baptise Figures, sont proprement des abstractions géométriques mais elles sont riches de sens : ce sont souvent des symboles ouverts à teneur philosophique ou spirituelle (comme le labyrinthe ou l’échiquier). Mais je suis également sensible aux mouvements esthétiques de l’Art Déco et du Bauhaus : j’aime les panneaux ornementaux lorsqu’ils servent un art de vivre, car le collectionneur cohabite avec les oeuvres comme avec des êtres vivants qui lui font du bien.
Emmanuelle Amsellem,“Hexagonale F3DB-3”, huile sur toile, ∅ 104 cm (châssis réalisé par Luc Michel, Meilleur Ouvrier de France, d’après les calculs de l’artiste). 

LM :  Veux-tu bien nous raconter cette merveilleuse histoire avec la personne non-voyante qui a touché tes peintures ?

EA : Angoissée par la perspective de perdre un jour la vue, j’ai toujours eu l’ambition de produire une peinture qui soit accessible aux personnes non-voyantes, c’est-à-dire par le toucher. Il s’agit en fait de toucher la lumière ou voir la lumière avec ses mains. J’ai eu la chance de rencontrer il y a douze ans Muriel Pellegrinelli, kinésithérapeute et non-voyante, qui a confirmé mes intuitions et qui m’a initiée véritablement à ce que j’avais toujours appelé le “tactile pictural”. En parcourant mes tableaux de ses doigts, elle m’a révélé combien les non-voyants pouvaient distinguer les pigments entre eux ou le mat et le brillant… En 2020, grâce à la période du confinement, j’ai pu faire l’expérience d’un confinement intérieur que j’ai assimilé au mode de vie des non-voyants, confinés en eux-mêmes, reclus dans leur chambre mentale. J’en ai déduit tout un ensemble de plusieurs toiles inspirées du système des signes élaboré par Louis Braille (l’alphabet, la numération et la notation musicale) : cet ensemble s’intitule “À l’écoute de l’invisible”. Il est destiné aussi bien aux non-voyants qu’aux voyants, comme l’est toute ma peinture.»

Notes manuscrites du galeriste Jean-François Jaeger lors de sa visite d’atelier chez E. Amsellem, présente dans la monographie de Sébastien Mullier, Emmanuelle Amsellem : vers la couleur cathédrale, Éditions Hermann, 2015 :

 

Entretien retranscrit par Léon Mychkine, amendé par l’artiste. Qu’elle soit remerciée pour sa contribution aux illustrations et informations précises. 

La peinture d’Emmanuelle Amsellem

Léon Mychkine,

écrivain, Docteur en philosophie, chercheur indépendant, critique d’art, membre de l’AICA-France

 


Nouveau ! Léon Mychkine ouvre sa galerie virtuelle (avec aussi deux tableaux d’Emmanuelle Amsellem !) 

galeriemychkine.com