Richard Baquié. Un exercice d’hermès nautique

Jadis invité au CIPM (Centre International de Poésie de Marseille), pour une lecture, en 1999, je me suis promené dans Marseille le plus possible ; des Puces au MAC, Musée d’Art Contemporain de Marseille, et je n’ai pas oublié qu’un des arrêts de bus est dénommé Colgate (car, à Marseille, il y a une Avenue Colgate), tandis que l’arrêt idoine est “Hambourg Haïfa” (allez comprendre pourquoi). Ça tombait bien que je me pointasse au MAC, car il y avait une exposition Richard Baquié. J’avoue que, si je connaissais de nom l’artiste, je n’avais jamais vraiment vu autant d’œuvres réunies. Et ce fut un enchantement. J’ai été très touché par son travail ; et je me suis fait la réflexion que ce devait être un chouette monsieur. Baquié est décédé à 44 ans, le 17 janvier 1996. La mort est scandaleuse, mais d’autres le sont bien davantage que d’autres. C’était un grand artiste, Baquié. La plupart des textes que l’on peut lire parlent de “poésie” dans son œuvre, mais je crois qu’il s’agit vraiment d’un mot-valise, comme je l’ai déjà dit dans d’autres articles. Pour sa part, Éric Mangion (Art Press, avril 2017) ne partage pas forcément cet usage, et propose une autre expression : « On a beaucoup parlé de poésie en évoquant ses associations de mots et de matériaux. Il s’agit plutôt d’une métaphysique du quotidien dans laquelle la sculpture lui permettait d’exprimer son rapport au monde. L’art est, selon ses propres mots, “un moyen efficace (rapidité) et inefficace (résultat), sachant qu’il ne résout rien, ne propose rien (mais résout tout)”.» Je ne suis pas certain que “métaphysique du quotidien” convienne mieux, dans la mesure où l’art est déjà une manière “sur”-métaphysique, ou méta-métaphysique, d’interroger et d’exprimer le monde. De fait, si l’on dit qu’un artiste décline une œuvre métaphysique, cela devient redondant : « Une visée pratique de la métaphysique est l’analyse précise des propositions, par simplement des propositions métaphysiques, mais de propositions assez ordinaires telles que “Il y du bœuf à dîner aujourd’hui”/et “Socrate est mortel”»  (A.N. Whitehead, Process and Reality. An Essay in Cosmology”). On le comprend, la métaphysique commence toujours plus vite et plus tôt qu’on ne le croit. Ce n’est pas quelque chose de plus haut que la Raison (‘Vernunft’), comme l’écrivit Kant, ça se déclenche dès que l’on interprète le monde, et donc, conséquemment, dès que l’on parle. Bien, une fois délesté, nous pouvons peut-être nous tourner vers un objet baquien.

« j’ai tout fait pour déstructurer la sculpture et … … pour y amener cette fragilité, et ce doute, ne plus la rendre éternelle ni puissante. Je vois le désordre “à l’italienne”… … une totalité d’actions et d’objets qui sont ensemble, et en même temps qui donnent l’impression de désordre, mais en même temps qui fonctionne très bien ». (Phrases saisies dans le film Étant donné, Richard Baquié, par ailleurs assez pénible, d’Achille Chiappe, 1998, visible ici).

 Richard Baquié (1952 - 1996)  Autrefois il prenait souvent le train pour travestir son inquiétude en lassitude 1984  Assemblage comportant : - un embout métallique - une fenêtre de compartiment de train, montée sur 2 pieds, contenant un système à diodes électro-luminescentes permettant l'affichage et le mouvement de textes - un soufflet en matière plastique - un cage grillagée dont la face est peinte en blanc, contenant 2 ventilateurs posés sur une plaque d'aggloméré recouverte de papier peint déchiré, accolée à un embout en métal ondulé ; le tout monté sur des roulettes d'un chariot de gare (dim. dans dossier)  185 x 320 x 93 cm  Transcritpion du journal lumineux : Situation du vent.../Les mots se perdent. Souvent ils ne sont que la projection de votre propre séduction.../Parfois silence.../Mes références sont dans le passé. Le monde m'appartient et m'échappe....Autrefois il prenait souvent le train pour travestir son inqiétude en lassitude.....Sinon rien....de plus....L'instant d'après...  Installation composée de 5 éléments assemblés : embout métallique, fenêtre de compartiment de train montée sur 2 pieds et contenant un système à diodes électro-luminescentes permettant l'affichage et le mouvement de textes, soufflet, cage grillagée contenant 2 ventilateurs posés sur une plaque d'aggloméré, embout en métal ondulé. L'ensemble est monté sur des roulettes d'un chariot de gare.  Achat, 1985  Numéro d'inventaire : AM 1985-181
Richard Baquié, “Autrefois il prenait souvent le train pour travestir son inquiétude en lassitude”, 1984. Je reprends la Notice du Centre Pompidou : Assemblage comportant : – un embout métallique – une fenêtre de compartiment de train, montée sur 2 pieds, contenant un système à diodes électro-luminescentes permettant l’affichage et le mouvement de textes – un soufflet en matière plastique – une cage grillagée dont la face est peinte en blanc, contenant 2 ventilateurs posés sur une plaque d’aggloméré recouverte de papier peint déchiré, accolée à un embout en métal ondulé ; le tout monté sur des roulettes d’un chariot de gare (dim. dans dossier) 185 x 320 x 93 cm.
Transcription du journal lumineux : « Situation du vent…/Les mots se perdent. Souvent ils ne sont que la projection de votre propre séduction…/Parfois silence…/Mes références sont dans le passé. Le monde m’appartient et m’échappe….Autrefois il prenait souvent le train pour travestir son inquiétude en lassitude…..Sinon rien….de plus….L’instant d’après…« 

Rien qu’avec cette première image, on voit à quel point Baquié déstructure mais aussi restructure la sculpture. En effet, nous avons à la fois des éléments lourds, mais aussi, dans une moindre mesure, des éléments légers (les pieds de la première embout-fenêtre de train). D’un autre côté, en écrivant, d’entrée, le mot « sculpture », on peut dire que nous avons là, quelque chose qui est anti-sculptural au possible ; il faut faire un léger effort (euphémisme ?) mental pour se dire qu’il s’agit ici d’une sculpture. On pourrait dire : « Ce n’en est pas une », et on pensera avoir réglé l’affaire. Non, car il faut tendre à démontrer son dire. Du coup, si l’on dit : « C’en est une », il faudra aussi le démontrer. Allons-y ! Reprenons notre examen visuel. Donc, accolé à la fenêtre de train, nous avons un soufflet associé à une cage grillagée. Vue depuis cette prise de vue, à quoi pense-t-on ? À un antique appareil photographique géant, comme celui-ci, de 1900

Baquié est facétieux. Il détruit la sculpture pour en refabriquer une autre, avec, en sus, un clin d’œil à l’œil géant photographique. Il n’y a qu’un artiste pour façonner un semblant-d’appareil photographique avec un tel ensemble hétéroclite. Mais cela fait bien partie du “programme” de Baquié (comme on parle, en science, de “programme de recherche”) : associer/accoler l’hétérogène. Susciter de nouvelles connexions. Associer l’idée du voyage en train avec celle de l’image : quand nous voyageons, nous regardons davantage, et, bien sûr, nous “prenons” des photos, des images, et nos idées défilent, comme un travelling sur rail (comme au cinéma, sur rail, sur grue, en voiture, etc, ça avance). Cette idée de l’avancée est aussi donnée par les messages qui défilent derrière la fenêtre dans le boîtier diodique. Redonnons-les : « Situation du vent…/Les mots se perdent. Souvent ils ne sont que la projection de votre propre séduction…/Parfois silence…/Mes références sont dans le passé. Le monde m’appartient et m’échappe….Autrefois il prenait souvent le train pour travestir son inquiétude en lassitude…..Sinon rien….de plus….L’instant d’après...» Bon. Cela ne nous avance pas beaucoup. Certes, on trouve une allusion au train. Mais avec la fenêtre, c’était évident. Après (comme on dit), nous avons une indication psychologique : Baquié, ou son personnage fictif, prend le train pour s’ennuyer, oublier les soucis. Bouger, voir autre chose. La sensation de mouvement va venir si l’on se place devant la grille, où deux ventilateurs nous envoient de l’air. Bien sûr, il n’ y a plus de train décapotables, mais ça fait l’affaire. Nous avons voyagé mentalement. C’est une œuvre métaphorique. Et je rappelle que métaphore vient du grec μεταφορά, et signifie « transport ». L’œuvre artistique métaphorique rebondit sur la surface des signifiants, du signifié, et des significations. Notez que je n’ai pas écrit qu’il s’agit d’une œuvre poétique, car dire cela c’est enfermer et cloisonner, et ressortit toujours à de la paresse intellectuelle (écrire d’une œuvre qu’elle « est poétique » apparaissant comme le minimum syndical ; bref.). Au bout du compte, nous avons bien une sculpture, certes étrange, qu’il s’agit maintenant d’apprivoiser. Bien sûr, si nous étions présent, pouvions en faire le tour, nous vivrions différemment l’expérience. Il s’agit donc de l’imaginer. C’est encore un “travail” mental à effectuer. Mais, avant de proposer une autre image, nous pouvons certainement déjà avancer que chez Baquié nous trouvons un postulat certain à refuser la séduction objectale (extérieur à la personne du sujet et indépendant de lui.), ce qui renforce notre intérêt et considération ; il y a tellement d’artistes séducteurs aujourd’hui : tout est bien propret, bien joli, bien disposé (et si nous pensons à certains petits aigrefins, nous ne donnerons pas de nom, il suffit de chercher, pas loin…).

Richard Baquié, “Sans titre”, 1986, Métal découpé, fer à béton, 108 x 85 x 28 cm, Collection particulière, Marseille © ADAGP, Paris 2017, Crédit photographique : Yves Gallois

Il y a, chez Baquié, quelque chose qui est de l’ordre de la simplicité, certainement de l’évidence, mais, curieusement qui, interprété chez le spectateur, se transforme alchimiquement en son opposé. Prenons les choses simplement. Baquié peut rarement s’empêcher de parasiter ses objets avec du discours, des phrases, des mots ou demi-mots, comme ici, où nous lisons :

L   A INTERVERTIR   V

Doit-on prendre le palmier fait-maison comme un I ? Ce qui donnerait alors :    L A INTERVERTIR V I ou, d’un côté L V I, et de l’autre, A INTERVERTIR. Mais, pouvons-nous, devons-nous prendre ce gros dé fait-maison pour un O carré ? Et alors nous aurions L O V I ? Mais, au fait, que veut dire ici A INTERVERTIR ? Que faut-il intervertir ? Nous sommes en plein Mallarmé (de supermarché, puisqu’une partie de boîte de thon, en bas, symbolise la mer autour du palmier, donc → Île déserte. Mais remarquons tout de même que le groupe LV est différent du groupe A INTERVENIR. Je pense que la lecture de cette pièce est à double, ou triple, ou quadruple entrée… Baquié a laissé au spectateur le loisir de choisir quelle lettre est dépendant ou non. Pour ma part, je pense qu’on peut lire soit/en même temps : La VIE, ou LOV. Mais on peut très certainement combiner bien autrement encore. Bien ! Une fois que nous nous sommes amusés à chercher un ordre sémantique (étude du sens) à partir de l’ordre supposé des lettres et d’objets pouvant faire office de “signes”. Prenons le tout. Que dire ? Tout à coup, je me dis que tout ce que vient de nous offrir Baquié, c’est une grille de lecture. Cependant, demeurent bien des mystères dans cette œuvre. Pris indépendamment, qu’est-ce que ce rat ? Que “fait”-il ici ? Qu’est donc ce dé ? Hypothèse : Le rat symbolise la maladie, le sale, le danger (classiquement), le dé, le hasard, et l’île minuscule quelque chose de la solitude. Interprétation : L’amour est un jeu de hasard.

Baquié était dromomaniaque (occhiolino Piero!) au moins en esprit, car de nombreuses pièces évoquent le déplacement, quand il ne s’agit pas de véhicules ou de fragments eux-mêmes qu’il retraite dans le paysage de l’art (sérieusement),

Richard Baquié, “Basse-tension”, 1987, Technique mixte, assemblage d’objets et verre, 160 x 160 x 55 cm

mais ces incursions véhiculaires sont systématiquement catastrophiques, comme ci-dessus. En aucun cas des odes au déplacement pétrochimique ou électrifiés (train). Comme dans “Basse-tension”, le voyage est mal parti, ou a mal fini, bien enfoncé dans la matière qui y a mis fin. Mais c’est une vue de l’esprit ; car il ne s’agit que d’une fraction de véhicule. Oui, mais cela n’a aucune importance.

Richard Baquié, “Transfert énergétique dans un lieu”, 1985, photo-collage, 19 x 41 cm

Le collage ci-dessus peut-il nous aider à lire la dépose d’un fragment de voiture, de train au vu et su public, comme un “contre-transfert” ? Dit bêtement : tout véhicule piloté porte sa charge libidinale et thanatique ? Alors, cette énergie nous revient comme répulsion ou dégoût ou fascination… ? Dans le cas de Baquié, je crois qu’il s’agit d’une “esthétique crash” : les véhicules chez Baquié ont tous eu des problèmes ; brûlés, cassés, coupés, emboutis, etc. Mais imaginons tout à coup une question du lectorat colossal : « C’est bien gentil vos histoires, mais, clairement, ça veut dire quoi ce morceau de bagnole dans ce truc ?»  C’est une question légitime. Tentons de répondre au manant : « L’art a toujours décrit aussi l’époque dans lequel il se trouvait. Ainsi, des milliers de tableaux, par exemple, et des sculptures tout autant, auront par le passé montré des chevaux et des chars, mais rarement, ou jamais, dans des situations d’accidents. C’est plus souvent montré de manière glorieuse. Or, la vie n’est pas faite que de gloire. Et un art au plus près de la vie doit aussi signaler ce qui ne va pas, ce qui pose problème. Bien sûr, l’art a montré les guerres, les batailles, mais n’a pas intégré les risques mortels que les individus encourent quand ils montent à bord d’un véhicule, ni, par exemple, moqué le rêve de bonheur que ces engins peuvent produire. Or les artistes sont aussi là pour pointer nos fascinations infantiles, notre goût pour la vitesse, la vanité des constructions prothétiques. Ainsi, l’une des suppositions que nous pouvons faire à partir de “Basse-tension”, c’est qu’avec une voiture, on peut finir encastré. La voiture a bien été galvanisée (anti-corrosion), mais pas prémunie contre l’accident. Le “projet” n’a pas pu se développer. » Voici ce que nous pourrions dire au demandeur.

Richard Baquié, Sans-titre, Alexandrie, 1990, métal, photographie, néon, 300 x 97 x 40 cm, Galerie Thomas Bernard, Cortex Athletico

Encore une évocation du voyage. Interprétation express : Un squelette de mappemonde compressé devenu canoë. Logiquement, ou pas, la Terre est devenue cube. Avec le canoë Baquié se prépare à partir en Égypte. La plaque au mur sous la carte d’Alexandrie est l’itinéraire, matérialisé par ce que l’on pourrait appeler un syntagme baquien, à savoir ces segments noirs jouxtés de ronds vides qui évoquent le déplacement, comme dans cette pièce :

Richard Baquié, “Nulle part est un endroit”, 1989, zinc plié et soudé, photographies noir et blanc sous verre, 200 × 446,5 × 40 cm, Collection MAC VAL, © Adagp, Paris 2019. Photo © Philippe Lebruman

Voyez ces mêmes segments jouxtés de cercle vide, posés sur tel ou tel endroit du lettrage. Nulle part est un endroit. Oui. C’est vrai. “Au milieu de nulle-part”, dit-on d’un endroit paumé. Mais c’est un endroit quand même.

Richard Baquié, “Fixer”, 1994, 4 tirages Cibachrome sous plexiglas sur châssis métallique, zinc plié et soudé, boulons et écrous de fixation, 200 x 420 cm. Chaque tirage : 200 x 105 cm, Collection Frac Franche-Comté © Pierre Guénat © ADAGP, Paris 2017

J’aime beaucoup ce montage, un peu brut, un peu gauche (volontairement) comme souvent chez Baquié. Ce n’est pas parfait, ce n’est pas propre. Les lettres ne sont pas d’équerre forcément. Il y a cela aussi chez Baquié, une intentionalité spécifique qui fait de lui un remarquable inventeur de formes et, dans le même temps, un artiste résolument contre l’académisme (Bernar Venet est très vite devenu l’académisme de lui-même, par exemple). Même la photo, une vue de Marseille, est cradingue. Reste que, cela fait penser quand même. Cette négligence, Baquié en a conscience, puisqu’en bas, à droite, il nous a laissé un petit nuancier, du blanc au noir, bien propre lui. Et cela n’est pas sans évoquer ce petit artiste actuel, qui lui a piqué cette idée de nuancier, et qu’il pose prétentieusement à côté de ses soi-disantes œuvres d’art, tandis que, reconnaissons-le, il n’aura pas pompé que chez Baquié. Bref. Ne donnons pas le nom de ce misérable. Il ne le mérite pas. Toujours est-il que Baquié pose ce nuancier, comme pour dire : « voici l’ordre, le parfait, la norme, et, au dessus, voici le chaos du monde, monde sur lequel nous tentons de fixer nos projections, nos illusions, et nos rêves. »

PS. il y a au moins trois fautes dans la Notice “Autrefois il prenait souvent le train pour travestir son inquiétude en lassitude”, du site Internet Pompidou !, que j’ai corrigées dans ma légende, tout de même.

En Une : Richard Baquié, Jean Louis Delbes, montage du “Temps de rien”, atelier de la Joliette, Marseille, novembre 1986, © Yves Gallois

 

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Léon Mychkine