Richard Serra, ‘Prop’. Série-activation #2

Richard Serra, ‘Prop’, 1968 [barre], 2.43 m x 12 cm, 152 x 152 cm. Photo : Harry Shunk © Roy Lichtenstein Foundation © 2017 Richard Serra/Artists Rights Society (ARS), New York

“Prop’, 1968, par Richard Serra. C’est une œuvre extraordinaire, et historiquement décisive. Elle est nommé “soutien”. De fait, avons-nous affaire à une œuvre, ou deux ? Car il est patent que le soutien consiste bien en la barre (‘prop’) en plomb. Donc, si le titre vise le soutien (la barre), quel est le rôle de la feuille de plomb appliquée au mur ? Eh bien ! celle d’être supportée par la barre ! Il faut savoir que cette “barre” de plomb n’en est pas vraiment une, elle n’est pas pleine ; il s’agit aussi d’une feuille, mais que Serra a enroulé. Ainsi, d’un certain point de vue, une feuille soutient une autre feuille, une feuille enroulée soutient une feuille à plat. Mais, du coup, barre feuilletée et feuille à plat sont inséparables. Si l’on retire la barre, le panneau tombe. Et, si l’on retire le panneau, la barre ne soutient plus rien, et n’a plus aucun rôle. Dès lors, l’œuvre ‘Prop’ est indissociablement dyadique. La dyade est un concept philosophique qui remonte à Platon. Au départ, il s’agit d’une réflexion sur l’Un et l’illimité, et nous n’en dirons pas plus, parce que certains ont écrit des livres sur le sujet ! Mais nous pouvons aussi comprendre le concept de dyade à travers la notion de non-dissociation ; pensez, par exemple, à ces choses qui ne peuvent pas être établies autrement qu’en couple. Ainsi du couple + / -, chaud/froid, petit/grand, etc. Vous voici dans le domaine dyadique. En effet, posez-vous la question. À partir de quelle mesure quelque chose est petit ? Et à partir de quelle mesure quelque chose est grand ? Le mot commun à ces deux questions, c’est celui de “mesure” Le mot « mesure », en soi, semble un mot  unique. Mais il renferme une nature dyadique. S’il y a du petit, c’est qu’il y a du grand. La sculpture de Serra est dyadique, car s’il y a support, c’est qu’il y a du supporté. Ainsi, elle est nommé “soutien”, mais ce soutien n’est pas seul, car il ne vise pas le mur.

On croit parfois que l’art contemporain provient du néant, il s’agirait de productions ex nihilo. Ce qui est tout à fait passionnant avec Serra, c’est que son art provient de l’Art Moderne. Durant l’année 1964-65, Serra, étudiant, bénéficie d’une bourse pour étudier à l’étranger. Il part à  Paris. Il y découvre l’atelier reconstitué de Constantin Brancusi : « J’ai dessiné chaque jour pendant quatre mois dans l’atelier-studio de Brancusi, au Musée d’Art Moderne. […] En 1969, j’ai construit la Maison de Cartes [‘House of Cards’], qui, rétrospectivement, semble avoir été influencé par les dessins de ces pièces de Brancusi, où la verticalité est définie par un axe central mais non pas par une ligne verticale. Les quatre plans de House of Cards sont inclinés. Le Projet Architectural de Brancusi (1918) a été d’une importance basique pour moi. Dans cette œuvre, trois différentes parties étaient placées l’une sur l’autre. Ces pièces entretiennent une relation centrale au problème général de l’empilement vertical. J’avais des doutes sur comment ces parties étaient jointes : Elles auraient pu être autant équilibrées ou jointes à travers un axe central. L’axe central/apesanteur des éléments en juxtaposition dans une progression verticale ascendante — comme dans le Projet Architectural de Brancusi — me frappa comme quelque chose d’autre chose qu’un assemblage. […] Toutefois, le concept d’équilibre et de mouvement arrêté dans mon travail n’est pas directement attribuable à de telles pièces. En 1969-71, j’ai travaillé au Kaiser Steel sur de larges pièces. Dans ces travaux, j’ai utilisé des poids suspendus pour tenir des éléments verticaux. Ce principe de levier de gravité contrebalançait les éléments, les établissant vers le bas, similairement à ce qui était impliqué dans le travail de Brancusi en 1918 ».

Constantin Brancusi, “Projet d’architecture”, 1918,Succession Brancusi-All rights reserved Adagp. Credit-Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais/Philippe Migeat

Si l’on comprend bien, le problème essentiel de Stella, dans les années 70, est de trouver un moyen d’obtenir une suspension verticale sans empilement. C’est, fondamentalement, une question que seul un sculpteur peut se poser. Et l’une des solutions qu’il trouve sera donc ‘Prop’.

Richard Serra, ‘One Ton Prop, (House of Cards)’ 1969. Tous droits réservés.

Une manière humoristique de décrire ‘Prop, 1968’ serait de simplement remarquer qu’il ne s’agit de rien d’autre que d’un panneau tourné contre un mur. Certes. Mais ce n’est pas la visée qu’a en vue Serra. La visée de Serra, au risque de se répéter, c’est de faire tenir deux éléments ensemble, d’une manière indissociable ; et de la manière la plus économique possible. Et cette manière (troisième répétition), il l’a trouve ! De la même façon qu’il a trouvé de faire tenir ensemble sa « tonne” de plaques d’acier dans son château de cartes (ci-dessus). Dans la citation de Serra, on peut relever trois indices majeurs : celui du couple « axe/apesanteur », « gravité », et l’expression « vers le bas ». La feuille de plomb n’est pas en situation d’apesanteur, mais, n’était la nature du matériau, on pourrait supposer que cette feuille n’est retenue par quasi rien. Et quand bien même, on se dira que la barre retient la feuille, on ne pourra éviter de se faire la réflexion qu’une feuille de plomb de cette dimension, c’est lourd aussi ! Ce qui semble donc intéresser Serra, dans la sculpture, ce n’est pas ce qui s’élève, mais ce qui s’enfonce, ou menace de s’enfoncer. C’est d’ailleurs bien ce caractère un peu menaçant que l’on éprouve lorsque nous marchons entre ses plaques colossales qui ont fait sa célébrité. On se demande si elles ne vont pas nous tomber dessus. Mais il y a autre chose à remarquer dans Prop, c’est le dispositif de la contradiction en acte de ce qu’est traditionnellement une sculpture, à savoir un objet en trois dimensions autour duquel nous pouvons évoluer. Or, dans le cas présent, feuille et barre de plomb sont pressées contre un mur ! Qu’advient-il de la troisième dimension ? Peut-on dire que Serra ne l’a pas oublié, et qu’elle est bien représentée. Par quoi ? Par l’écart et le vide géométrique entre la barre et la feuille. 

Références : Un paquet de sites Internet, mais notamment un livre : Richard Serra, Writings Interviews, The University of Chicago Press, 1994

 

 “Série activation” #1, ici 

Léon Mychkine