Seurat encore Seurat

Pour M-F.L

George Seurat, “Maisons et jardin”, 1882, huile sur toile, 27,9 x 47 cm, Virginia Museum of Fine Arts, USA

On lira partout que “la fin de la perspective” c’est Matisse 1908 (La Desserte rouge). On pourrait tout autant dire que c’est Seurat 1882. Mais “Maisons et jardin”, c’est encore plus que cela. Mais d’abord. Regardez comment c’est peint, étagé. C’est tout plat. Il n’y a pratiquement aucune tentative d’illusionnisme (faire croire à la profondeur). C’est assez incroyable. Il y a une audace ici, que l’on aime décidément toujours chez Seurat ; celui qui, hélas et bien souvent, n’est retenu “que” pour “Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte”, qui n’est pas, en soi, un tableau sans intérêt, mais fait souvent office, à son corps défendant, d’arbre cachant la forêt (exploratoire) seuratienne. Or il y a encore à découvrir ! (de l’œil et du chef). Allons-y. Donc, tout étagé est. Ces trois premières bandes (jusque sous les maisons), sont anti-illusionnistes, rien de perspectival ici. C’est assez époustouflant, quand même. Enfin, regardez, cette herbe, ce chemin, comme à la renverse, verticaux ! Incroyable. Donc au premier plan (si l’on peut dire), tout en bas, première section à croisillons vert mai, vert jaune, gris kaki ; avec (c’est l’été) des brins brûlés parmi les frais. Deuxième pallier. Un chemin. Une allée. Seurat pourrait se contenter de tracer une bande crème, jaune. Non. Il faut donner de la consistance à ce chemin. On va donc le rythmer par touches, à-coups, droites et obliques. Admirez :                          

Personne, jamais, n’a dépassé cela. (J’ai toujours rêvé d’écrire une phrase définitive de ce genre.) Mais est-ce exagéré ? Non. Cela tient du miracle. C’est aussi fort que Turner (dans son domaine). C’est aussi fort, parce que c’est peint. Cela paraît tautologique que de l’énoncer, mais il faut parfois se poser la question de la manière, vraiment, de la manière dont le peintre peint. Revenons à La Desserte rouge :  

Henri Matisse, “La desserte rouge”, 1908, huile sur toile, 180,5 X 221, Musée de l’Ermitage, Saint Petersbourg

Une tarte à la crème matissienne est de dire qu’il s’agit d’un grand coloriste. Et si on disait coloriage ? (Scandale!). Comment c’est peint.

Attention sacrilège : ici, Matisse peint n’importe comment. Écrire cela tient du blasphème. Je maintiens. C‘est peint n’importe comment, dans le sens où la peinture ne tient lieu que de remplissage, et encore, pas même homogène (le bleu, le vert, etc). Évidemment que c’est un choc de couleur (grande toile), mais il y a ici quelque chose (in)justement de “colorié”. Vu comme c’est peint, il a ajouté le rouge a posteriori, par exemple autour de ces espèces d’andouillers décoratifs (sur nappe et mur). Il apparaît que Matisse avait mis du vert, ensuite du bleu, et finalement opté pour le rouge. Du coup, tout le rouge est tamponné, hésitant ; d’où ces variations qui heurtent l’œil, et non pas comme chez Franz Hals, par exemple :  

Franz Hals, ”Portrait d’un homme”,1660,  [Détail], huile sur toile, 113 x 81.9 cm

Ou Goya :

Francisco de Goya, 1790-1792,  [Détail], huile sur toile, 206 × 130 cm

C’est peint, uni, non tamponné, homogène (ce qu’est censé, à la base, être un aplat). Nul besoin d’être un expert pour en juger. Retour.

L’Histoire agit parfois comme une vieille radoteuse, elle répète toujours la même chose ; et dès que l’on dit : « Seurat », elle répond : « points ». Paul Signac a  écrit que la « méthode » des impressionnistes « est entièrement pressentie et presque formulée par Eugène Delacroix, et qu’elle devait fatalement succéder à celle des impressionnistes.» Mais on ne voit pas très bien le rapport. Ceci dit, comme il le précise très bien quelques lignes plus bas : « Les peintres devraient être jugés uniquement sur leurs œuvres, et non d’après leurs théories. » Exactement ! C’est ainsi qu’il faut juger. Sur pièce.

Peu de matière sur la toile. Seurat, c’est parfois un mélange, un précipité, d’abstraction et de réalisme. Qu’est-ce donc près cette maison ? Un arbre ? Probablement. Et la maison elle-même ? Un rectangle et un triangle. Le ciel bleu, ondulant, gratte les nuages de toile. Ou est-ce l’inverse ? Seurat, impénétrable. Et, notez, impénétrable en surface (on voit, pressent, la toile).

Et ça ?

Foison, arbres, herbes. Nature indescriptible, mais nature quand même. Touches de bleu. Fleurs ?

Croisillons de nuages et touffes sur ciel.

 

 

Ref. Paul Signac, D’Eugène Delacroix au néo- impressionnisme, Bibliothèque d’art moderne, Henry Floury, 1911.

Léon Mychkine

 

 

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