Sur un tableau de Parker Twombly Jr, dit Cy Twombly

Sa peinture saisit, émerveille, surprend, émeut jusqu’aux larmes, et on pourrait continuer la litanie des… attitudes. Twombly, je le dis sans détour, est un monstre. Entendons-nous sur ce terme : « Empr. au lat. monstrum (de monere “avertir, éclairer, inspirer”), terme du vocabulaire religieux : “prodige qui avertit de la volonté des dieux”, par suite “objet de caractère exceptionnel ; être de caractère surnaturel” (CNRTL). N’en jetez plus. Il y a un certain temps que je veux écrire sur Twombly. Mais il est intimidant. Mon amie Fabienne, peintresse (comme disait Apollinaire), de son état, me disait la même chose de Gerhard Richter : “c’est un monstre”. C’est dans ce sens du prodige, du caractère exceptionnel, quasi surnaturel, nous dirions démiurgique, qu’il faut entendre cette appellation.

L’autre jour, à Beaubourg (je dis « l’autre jour” quelle que soit la période passée : deux jours, trois semaines, six mois, un an…), au moment même où l’on entrait dans la première salle, c’était estomaquant. On arrivait d’abord devant les fameuses toiles grises, blanches et noires, que l’illustre galeriste Léo Castelli refusa d’exposer, car il n’y “comprenait rien”. Mais j’y reviendrai un autre jour, à ces toiles.

Cy Twombly, ‘Leda and the Swan’, Rome, 1962, huile, stylo, crayon sur toile, 190.5 x 200 cm.  Tout droits réservés.

En attendant, je propose de prendre pour sujet d’étude, ‘Leda and the swan’, Léda et le cygne. Twombly et la mythologie gréco-romaine. Mais les Romains avaient dérobé une bonne partie de leur mythologie aux Grecs (un peu comme Mahomet à plus qu’emprunté sa religion aux Juifs, mais c’est un autre sujet…). D’après Robert Graves, l’immémorable historien-conteur, Léda était une déesse-nymphe, dont le nom originaire est Némésis (à ne pas confondre avec son éponyme, déesse de la vengeance). Léda avait la capacité de changer de forme à volonté. Cependant, il apparaît, d’après le consensus historique, que Léda fut bien violée sous sa forme féminine, puisqu’elle enfanta Hélène. Or les enfants ne naissent pas dans les œufs, jusqu’à plus ample informé. Donc Zeus s’éprit de Némésis-Léda, « et la poursuivit sur la terre et dans la mer. Bien qu’elle prît mille formes, il finit par la violer en se changeant en cygne, et de l’œuf qu’elle pondit naquit Hélène qui fut cause de la guerre de Troie » (Robert Graves). On lit bien que, pour les Grecs de l’Antiquité, il est possible qu’un dieu se change en cygne, viole une femme, et que cette dernière puisse pondre un œuf, duquel va éclore une femme ! Cela nous est incompréhensible, mais c’est parce que nous ne vivons plus du tout dans le même monde que ces Grecs. Jusque durant l’époque de Platon — Ve-IVe siècles BC —, ce genre d’histoires est parfaitement  plausible. Dans son merveilleux livre, Le Silence des Bêtes, la philosophe Élisabeth de Fontenay nous rappelle que dans sa « République, Platon interdit qu’on racontât que les Dieux pouvaient se transformer »  VIDE QUANTIQUE MENTAL ENTRE NOUS ET LES GRECS ANCIENS  Si nous pouvions nous y projeter, et y vivre quelques temps, nous croirions sur parole de telles légendes. Comme le rappelle si bien Jean-Pierre Vernant, « il y a donc du divin dans le monde comme du mondain dans les divinités. […] Dans sa présence à un cosmos plein de dieux, l’homme grec ne sépare pas, comme deux domaines opposés, la nature et la surnature. Elles restent intrinsèquement liées l’une à l’autre. Devant certains aspects du monde il éprouve le même sentiment de sacré que dans le commerce avec les dieux, lors des cérémonies qui établissent avec eux le contact ». Donc,

Zeus arrive “en cygne”. Et soudain, parvenu à sa hauteur, voilà qu’il saute sur Némésis, et la viole ! C’est ce qui s’appelle, littéralement, “violer dans les plumes” ! Zeus est vraiment un sale Dieu. Il a violé Europe, déguisé en taureau, Némésis-Léda, et combien d’autres ? Cependant, il est assez remarquable de noter, semble-t-il, que toutes les représentations artistiques, depuis l’Antiquité jusqu’à Gustave Moreau, par exemple, donnent une image du viol pour le moins consensuel. Prenez par exemple cette copie exécutée au XVIe d’un tableau (perdu) de Michelangelo Buonarroti :

“Leda et le cygne”, copie,  The National Gallery, Londres, tout droits réservés

On ne peut pas dire que la scène ci-dessus illustre un déchaînement particulier … Mais il semble y avoir “là-dessus” un consensus historique. Prenez cette terre cuite du 1er siècle après J.C :

“Leda et le cygne”, terre cuite, lampe à huile romaine, 1er siècle après J.C., Staatliche Antikensammlungen, Munich. Là non plus, cela ne ressemble guère à un viol…

Ci-dessus, comme au dessus, il semble que quelque chose, dans l’imaginaire artistique, pour le coup atemporel, ait établi cette scène de viol comme une scène d’amour. Et c’est très étonnant. Même Cézanne y met sa touche ; et on ne peut pas dire non plus qu’il s’agisse d’une scène horrifique. Mieux, on y voit ce qui semble des préliminaires ! Il aura donc fallu attendre Twombly, au XXe siècle, pour redonner à celle-ci toute la violence qu’elle induisait !

Paul Cézanne, “Léda au cygne”, 1880-82, 59, 8 x 75 cm, The Barnes Foundation, Merion, Pennsylvania, tout droits réservés

Zeus est fou de Léda. L’amour fou conduit au viol. Il ne faut pas, bien sûr, adapter cette phrase de nos jours… Que Zeus nous en préserve ! Le tableau de Twombly relate le moment de l’attaque. Le reste du tableau est pour le  moins chaotique. On ne comprend rien. Mais je suppute que Twombly ne “trashe” pas sa peinture (on va voir que si). Voici l’interprétation de Kirk Varnedoe (1994) : “Twombly commença un cycle de peinture entièrement nouveau en 1962. Utilisant des formats carrés et soulignant les lignes médianes verticales de ses compositions, il évacua de plus en plus une “narration” dispersée en faveur d’une présentation iconique frontale, une imagerie proéminente, rapprochée et amassée. En début d’année, cette nouvelle approche produisit un chef-d’œuvre avec “Leda et le cygne”. Le sujet de Jupiter prenant la forme d’un cygne afin de ravir la belle Léda a été typiquement un prétexte pour fertiliser des images d’incongruité, d’appétits aviaires et humains, confrontés parmi des contrastes de plumes et de chair. Le fantasme de Twombly de cette fatale copulation (de laquelle fut issue Hélène, et au bout du compte la Guerre de Troie) implique plutôt une fusion orgiaque et une confusion des énergies, des recouvrements furieusement ‘trash’ [trashing] de crayon, stylo, et de peinture rougeaude. Peu de signes reconnaissables — des cœurs volants, un phallus — pulvérisés hors la périphérie de cette explosion. Toutefois, ce ne sont pas ces énergies que nous rapportons de cette image ; plutôt, c’est la note sèche et marginale d’une “fenêtre” rectangulaire, qui indique au dessus les directions — amincissantes, ralentissantes, et stabilisantes — de l’art vers lequel Twombly se dirigeait ».

Il est vrai que cette fenêtre nous questionne. Mais pas que ça. On voit bien les cœurs, à droite, et les plumes voler, à gauche. Il semble que la scène soit tellement violente, qu’après avoir esquissé le crime, Twombly ait recouvert les endroits les plus gênants. (Peut-être). Mais tentons, de trouver des indices dans le tableau. Varnedoe nous dit qu’un phallus est visible en périphérie. Où est ce phallus ? Cela fait des jours que je regarde la reproduction. Après mult délibérations avec moi-même, je suppose que le phallus se trouve en haut à gauche, soit dans ce coin (ci-dessous). Pourquoi ? Parce qu’il semble que Twombly n’omet jamais l’organe en son entier, c’est-à-dire pénis et bourse.

Cy Twombly, détail n°1 du tableau ci-dessus, , supposé phallus

Ou bien le phallus est juste au dessus :

Cy Twombly, détail n°2 du tableau ci-dessus, supposé phallus

Nous voyons les testicules, et le membre, qu’à la vérité nous avons du mal à “suivre”. Mais si le phallus est “en action”, nous ne pouvons bien en voir que la bourse, n’est-il pas ? Ou bien c’est le détail n°2 qui représente le phallus… Ou bien ce sont deux phallus superposés, dans une posture amoureuse. Mais, de toutes façons, si nous avons situé l’endroit du phallique, où est le reste du corps ? Il faut bien, je suppose, comprendre que Twombly déconstruit la narration picturale, d’une manière qu’il doit à Rauschenberg, mais autant sinon plus à de Kooning, Kline, Motherwell, trois peintre qu’il admirait (In Varnedoe). Ainsi, le schéma narratif est éclaté. C’est pourquoi, me semble-t-il, nous ne voyons la tête du cygne qu’au milieu de la toile.

Cy Twombly, détail, supposée tête de cygne

Maintenant la question qui se présente est : “où est le corps de Léda ?” Il faut bien se le demander puisqu’un érudit tel que Varnedoe nous fait part d’une pulvérisation de plumes et de chair. Mais où est cette chair ? Là encore, la déconstruction de Twombly disperse le corps effracté. La chair est ainsi dispersée dans le tableau comme si Zeus-cygne littéralement, explosait  le corps de Léda, ou bien, seconde lecture ; comme si Twombly projetait déjà dans le viol de Léda la future Guerre de Troie ? D’où la dissémination des corps et des organes :

Maintenant, bouclier avec bouclier, casque avec casque

Armure contre armure, lance à lance opposée

Foule contre foule et ces escadrons sombres filants

Les flèches sonnantes volent en tempêtes de fer

Avec le sang jaillissant les champs glissants sont teints

Vainqueurs et vaincus se joignent en des cris proches

Et les hurlement perçants et grognement mourants se lèvent

Du sang qui jaillit sont teints les champs glissants

Avec une rage impétueuse dans l’écho des vallées

Se ruent dans les vals, et versent le long des plaines

Ci-dessus un court extrait de l’Illiade, Chant IV, que Twombly lisait dans la traduction en vers d’Alexander Pope, qui a pu l’inspirer, et traduit par mes soins (mais ça ne rime plus…).

 

Réferences : Kirk Varnedoe, Cy Twombly, a retrospective, MOMA, 1994 /// Élisabeth de Fontenay, Le Silence des Bêtes, Fayard, 1998 /// Jean-Pierre Vernant, Mythes et Religion en Grèce Ancienne, Seuil, 1990 /// Alexander Pope, Illiad (trouvable sur l’Internet en ligne)

Léon Mychkine