Tentative de restitution déambulatoire d’une exposition. À partir de Shirley Jaffe au Centre Pompidou

Précision : Cette déambulation imagée est fictive, je n’ai pas pris de photographie pour plus tard donner l’idée d’un parcours physique. Je ne sais pas même si “tous” les tableaux que j’ai insérés ici sont actuellement visibles dans l’exposition. C’est bien pourquoi il s’agit d’une “tentative”. Ce qui importe, c’est l’idée du passage entre deux “moments” dans le parcours artistique de Jaffe ; passage que j’ai vécu, mais qui, on va le voir, ne correspond peut-être pas à la réalité du parcours de Jaffe ; mais, sur ce point, je ne suis pas catégorique (il faudrait retourner voir).       

Shirley Jaffe, sans titre, 1956, gouache sur papier, 30,5 x 26 cm, Galerie Jean Fournier, Paris

 

Shirley Jaffe, “The Three Musketeers”, 1958, huile sur toile, 130 x 96,50 cm, Coll.part

En pénétrant dans l’exposition de Shirley Jaffe, “Une américaine à Paris”, on est attiré par des tableaux abstraits très colorés. 

Shirley Jaffe, “Linear c”, 1960, huile sur toile, 200.0 x 145.0 cm, Galerie Nathalie Obadia

Interlude. En parcourant l’exposition, je semble constater une évolution au fil des ans dans la peinture de Jaffe, et, il me semble que la scénographie est entendue ainsi, divisée en deux ensembles bien distincts ; car en gros, on constate  dans son déroulement deux moments majeurs : une période très abstraite, assez sauvage, “indisciplinée”, et puis une seconde, davantage géométrique, archipélique en termes de formes et de disposition, mais tout autant abstraite mais plus typographique, pour ainsi dire — seconde période qui semble, suivant la scénographie, et si je me souviens bien, apparaître à partir des années 1979-80, avec ce type de peinture :

Shirley Jaffe, “Quaker Oats”, 1979-80, huile sur toile, 92 x 73 cm, attribution au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle, 2008

 

Shirley Jaffe, “Sailing”, 1985, huile sur toile, 219 x 179,5 cm, Centre Pompidou

 

Shirley Jaffe, « sans titre », 1988, gouache sur papier, 64,50 x 50 cm

Et puis, en cherchant sur l’Internet, on peut tomber sur ceci :

Shirley Jaffe, “Untitled”, 1950, huile sur toile, 96 x 64, AT Auctions, Rybná, Praha

Où l’on constate que, dès 1950, le style de Jaffe est déjà hybride ; pour le dire ainsi : abstraction pure contra abstraction géométrique. Du coup, la scénographie, telle que je l’ai perçue, devient problématique. Et là, je me pose la question : Comment pouvait-elle “jongler” ainsi ? On pourrait aussi se dire : “Oui, et alors, qu’est-ce que cela peut bien faire ?” “Mais rien du tout ma brave dame, mais on a aussi le droit de se poser des questions, non pas des questions policières, mais des questions issues d’une mentalité de chercheur, ce que je suis, vous me pardonnerez. En regardant la vidéo (ici) de la visite virtuelle avec le commissaire Frédéric Paul, à le suivre dans les salles, où l’ordre, dit-il, est chronologique, je n’ai pas l’impression que le type de peinture tel que ci-dessus n’apparaisse avant les salles consacrées aux tableaux du tout début des années 80. Cela signifie-t-il que ce tableau de 1950 est unique, ou bien qu’il en existerait d’autres, ce qui viendrait mettre à mal la chronologie “abstrait pur /→/ abstrait géométrique” ? Je ne sais pas. Il faudrait compulser un catalogue. Que j’ai maintenant sous les yeux. M’en référant au catalogue Shirley Jaffe, édité par le Centre Pompidou, on constate qu’entre 1962 à 64, l’abstraction tend à se “discipliner”. Par exemple, de “East meets West” (1962, huile sur toile) à “Untitled” (1965), via “Loose Y” (1964) : 

Shirley Jaffe, “East meets West”, 1962, et à droite “Untitled”, 1965

 

On le voit, si on dit qu’il y a une rupture de “régime pictural” à partir de 1980, on ne peut pas ignorer ce qui se passe en 1950 (image plus haut) ni en 64 et 65. Il faudrait, à mon sens, et en compulsant d’autres illustrations de peintures et de dessins, peut-être inscrire trois périodes chez Jaffe, et non pas deux. Le plus étonnant, encore une fois, étant que le tableau de 1950 (plus haut), semble passer “par dessus” la deuxième période. C’est très étonnant. Mais c’est peut-être un exemplum unique. “Untitled” 1965 n’est pas encore rigoureux comme la troisième et dernière période, mais il se distingue assurément des débuts ; on sent bien là une “contenance”, une géométrisation, certes un peu brouillonne (nous ne sommes pas chez Mondrian), mais tout de même, c’est un changement radical. Et que dire de “Montparnasse”?

Shirley Jaffe, “Montparnasse”, 1968, huile sur toile, 180 x 295 cm, Centre Pompidou

Au bout du compte (forcément incomplet), je me demande s’il n’y aurait pas quatre périodes (au moins) chez Jaffe. En effet, quel rapport morphologique entre “Untitled” 1965 et “Montparnasse”, et, surtout, entre “Montparnasse” et, par exemple, “Sans serre” (1985) ?: 

 

Shirley Jaffe, “Sans serre”, 1985, huile sur toile, 140 x 120 cm, Fondation Cartier pour l’art contemporain

Il n’y aucun rapport ; c’est encore une autre période, une autre époque de la peinture. Dans “Montparnasse”, il y a une sorte de mixte entre l’intervention, le jeu, du blanc, avec les formes ; c’est la fusion qui domine, et par « fusion », j’entends  l’absence de frontière blanche entre les formes, tandis qu’elles défusionnent en certains endroits. Dans “Sans serre” (certainement un jeu de mots œnologique), le blanc est plus que présent (si ce n’est absurdement redondant) ; il acte comme dé-fusionnel ; chaque élément peint est identifié, autotélique (suffisant pour lui-même). C’est un grand risque, que seul peut prendre un artiste libre. Dans “Montparnasse”, les formes (et donc les couleurs), sont associées ; elles créent un motif, c’est rassurant pour l’œil, ça “fait tableau”, classique, dans la modernité, postmodernité, ou surmodernité — comme préfèrent qualifier l’époque les sociologues Alain Touraine, Marc Augé, ou encore Niklas Luhmann —, de “Sans serre”, tout “tient”, est censé tenir, par soi-même, comme des monades en gravitation. C’est très remarquable. C’est comme une sorte de vocabulaire, que l’on pourrait examiner longtemps, sans rien y comprendre, à l’instar du quidam face à une tablette sumérienne. Mais “ne rien y comprendre” ne signifie pas lâcher l’affaire, au contraire, il s’agit d’une invitation à regarder, à questionner, à laisser l’imagination jouer avec les formes offertes par Jaffe, et c’est surtout cette dernière option qui est justement à l’œuvre ici, me semble-t-il, dans ce type de disposition picturale.

Afterthought: On pourrait très bien postuler que c’est le blanc qui produit les formes, et non l’inverse. Ou bien les deux en même temps. Tableau négatif-positif ? Mais si c’est le blanc qui produit les formes, alors nous nous trouvons dans un petit océan lacté, qui fait émerger des ilôts chromatiques.

Léon Mychkine

critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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