ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Trois images du même tableau d’Eugène Leroy. Chercher le sujet

Cela fait un certain temps (comme dirait Fernand Raynaud) que j’ai envie d’écrire sur Eugène Leroy, sans, je dois bien l’avouer, savoir ce que je vais écrire, ou, plutôt, avoir une certaine forme d’intuition. Il y a des artistes qui m’impressionnent, et Leroy en fait partie. C’est pour cela, aussi, que j’ai procrastiné. Je ne sais pas du tout ce que je vais écrire sur lui. De fait, je fais des recherches sur l’Internet, et, au fur et à mesure des résultats, je me retrouve avec cette reproduction, provenant, c’est inattendu, de Télérama. Je ne sais pourquoi, mais je trouve cette image un peu trop ‘flashy’, et je continue de chercher, et, fatalement, j’“arrive” à l’image originelle — pour ainsi dire —, celle de la Galerie de France, où est exposé ou rangé le tableau. Pensant avoir fait le tour, me voici plongé dans une certaine perplexité, car la Galerie de France propose deux images différemment exposée du même tableau, ce qui nous fait, alors, et au moins pour le moment, trois images de la même œuvre… J’ai contacté la Galerie de France pour leur demander si l’on pouvait établir quelle était l’image la plus fidèle, mais, n’ayant pas reçu de réponse, je vais faire sans. Ci-dessous, donc, l’image provenant du magazine de télévision, et les deux images issues de la Galerie :

 

[Figure 1] Eugène Leroy, “Vent d’hiver”, vers 1968, ©Alberto Ricci/Galerie de France, Télérama
 

[Figure 2] Eugène Leroy, “Vent d’hiver”, ca. 1968 Huile sur toile Signée, datée et titrée au verso 50 x 65 cm, Galerie de France

 

[Figure 3] Eugène Leroy, “Vent d’hiver”, ca. 1968 Huile sur toile Signée, datée et titrée au verso 50 x 65 cm, Galerie de France

En regardant d’autres reproductions de la même période (l’année 1968), je dirais que l’image la plus fidèle est Figure 2. En effet, les tons se rapprochent assez, me semble-t-il, par exemple, du “Grand Adam et Eve” (1966-68). Mais, si l’on compare avec le “Nu” de 1965, alors on penchera pour Figure 1… Quelle histoire ! Partant du principe qu’il y a, comme chez tout artiste, des périodes (de couleur, d’intensité, etc.), je persiste dans mon choix : c’est Figure 2, à mes risques et périls. Bien ! Commençons par le titre. “Vent d’hiver”. Franchement, le tableau pourrait être titré tout autrement, cela ne changerait pas grand’chose. C’est bien simple, on n’y comprend rien. On le sait ; pour bien apprécier un tableau de Leroy, il faut laisser passer un certain temps, pour que l’image globale se révèle. En quelque sorte, Leroy, c’est le Roi de la croûte, dans tous les sens du terme, y compris au second degré. En effet, à première vue, on ne voit souvent qu’un tas de couleurs enchevêtrées, avec une profusion de matière qui peut rendre le tableau très lourd (jusqu’à 90 kg pour certains, paraît-il), c’est dire ! Donc, croûte (à première vue), et croûte réelle. On le voit, l’art de Leroy n’est pas fait pour le passant, ni l’impatient. Une fois que nous avons relevé ces prolégomènes, que dire ? Voilà le moment redouté, dont j’ai parlé (être impressionné). On ne sait pas comment Leroy “prend” le réel, enfin, si, il semble le prendre comme De Staël, par exemple, mais ce “comme” ne se comprend qu’avec la notion de plan (pas de perspective, quoique, chez De Staël…). C’est comme si Leroy ramenait justement tout au plan, mais dans sa manière de ramener il y a, dirait-on, une violence des éléments, du vivant, une agitation, qu’il n’y a pas chez De Staël (il peut y avoir de l’éclatant, chez ce dernier, ce qui est différent, et j’y reviendrai dans un autre article). In fine, Leroy paraît plus terrestre, plus charnel, par exemple. Anything else ? Pas pour le moment, puisque le principal intérêt de cet exercice de vision consistait à interroger la lecture d’une image d’après trois “définitions” différentes. Leroy n’est pas un peintre sans surprise ; regardez ce qu’il peint en 1967 :

 

Eugène Leroy, “Nu”, ∼ 1967, dessin, gouache, fusain et craie sur papier, 108 x 75 cm, Centre Pompidou

 

Je disais qu’il y a plusieurs manières de faire pour un peintre, mais, ce qui complique tout, pour nous, pauvres critiques et interprètes, c’est que, dans les mêmes parages contemporains on trouve des choses très différentes, comme ci-dessus, en 1967. Alors, on dira, certainement, que cela tient au medium employé — plus haut de l’huile sur toile, et ici de la gouache, du fusain et de la craie sur papier —; oui mais, est-ce que cela explique tout ? Non. Cela n’explique rien. Pourquoi ? Parce que, et ce ne sera en rien heuristique, les artistes sont désarçonnants, il nous mettent toujours par terre, comme un coup pied de l’âne facétieux. Ici, comme toujours chez Leroy, il faut chercher le sujet, même s’il apparaît bien, à première vue, quelques oripeaux ou lambeaux d’un corps. Les ustensiles et matériaux utilisés ici par le peintre rendent ce mixte dessin-gouache plus aigus, les traits acides, davantage nerveux. On a l’impression que Leroy se projette dans ce corps, qu’il n’aime pas, au point de le dissoudre presque dans le fond, qui semble retourner dans une espèce de matrice capable de produire tout. Ainsi, on dirait que, chez Leroy, il y a d’abord la matière, comme une palette primordiale, qui serait prête à faire surgir le sujet, et que, une fois distingué, dans la masse informe de ce chaos matriciel, alors Leroy n’insisterait que fort peu, comme si l’apparition suffisait, ce qui, par là, indique chez lui une pudeur certaine, et instaure aussi une rivalité tendue entre fond et forme, entre lits de couleurs en portefeuille et sujet anthropomorphique. On lit que, chez lui, la lumière est fondamentale, piégée et rebondissante qu’elle se trouve prise et joueuse dans les plis épais du matériau. Malheureusement, cela, en photographie, n’apparaît pas.

Ceci dit, il n’est pas impossible qu’en parlant de “matrice originelle”, on soit conduit à tout indifférencier, comme si cette matrice était tout unie ; or, en regardant bien ce Nu, on voit que les touches de couleurs sont plus larges en haut qu’en bas, faisant de ce dessin un parcours de plus en plus affûté et griffonné. Et, tout de même, que dire, justement, de ce nu ? On ne sait pas s’il va réussir à sortir indemne de la matrice, ou bien s’il y retourne : considérez le visage, semblant décalqué du fond, ce bras droit devenant moignon de couleurs, cette tache rouge sur le ventre… On se demanderait presque si ce modèle ne serait pas masculin, au fait, tant il manque comme des formes. Mais la chevelure semble un indice féminin. L’enquête se poursuit.

Léon Mychkine


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