Une visite à la Galerie Berthet-Aittouarès

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Galerie Berthet-Aittouarès, 14 et 29 rue de Seine, 75006 Paris (site)

Samedi 23 juillet, avisant un Fautrier en vitrine de la galerie Berthet-Aittouarès (au n°14), j’entrais, m’enquérant de savoir s’ils possédaient davantage que ce seul tableau. Et là, simplicité de l’accueil et amabilité non feinte, comme on peut en trouver dans d’autres officines (quand ce n’est une froideur de congélateur), je me voyais proposé de contempler d’autres toiles de Fautrier ; il suffisait pour cela que je patiente, le temps qu’on les sortît de la réserve, et qu’on les montre — s’il vous plaît —, dans la lumière du jour. Ce qui fut fait. Je n’en revenais pas, ayant l’impression d’être un personnage éminent. Bref. En deux temps trois mouvements je me retrouvais face à trois toiles de Fautrier, disposées au sol ou en hauteur, au besoin en déplaçant tel ou tel objet ! Et tout cela grâce à la grande amabilité et disponibilité de Mme Aittouarès. Si je me souviens bien, le premier tableau sorti de réserve fut celui-ci :         

Jean Fautrier, “Composition”, 1957, aquarelle et fusain sur papier, 49,7 x 64.3 cm, Courtesy Galerie Berthet-Aittouarès

On connaît Fautrier matiériste, comme dans la série des “Partisans” (1956), ou encore des “Otages” (1956), où la peinture se fait souvent au couteau, avec étages d’empâtements, mais je connaissais beaucoup moins Fautrier aérien, et cela pourtant dans les mêmes années. Mme Aittouarès m’apprit, concernant la “Composition” ci-dessus, que le peintre l’avait au préalable imbibée de peinture au verso, afin de fournir une sorte de fond, pour ainsi dire. On constate que cette technique originale produit une légère bidimensionnalité — ce qu’on appelle aussi l’illusionnisme, mais c’est beaucoup plus rare dans la peinture purement abstraite. De fait, les rubans façon Möbius ont l’air de flotter dans l’espace. Mais Fautrier a-t-il eu un moment de repentir en ajoutant quelques traits fins et foncés comme pour souligner la nature distincte de ces deux rubans superposés ? Dans le même esprit, nous avons cette autre Composition :

Jean Fautrier, “Composition”, 1957, aquarelle et fusain sur papier, 49,7-x-64,3 cm, Courtesy Galerie Berthet-Aittouarès

Je trouve cela très étonnant, car, encore une fois, on saisit assez bien la sensation de flottement dans la bidimensionnalité. Mais pour évoquer quoi ? La légèreté. Le trait peint qui n’a l’air, en quelque sorte, d’être précisément là mais en passant.

En passant, justement, en vitrine :

Jean Fautrier, “Herbes Hautes”, 1963, huile sur papier marouflé sur toile, 46 x 65cm, Courtesy Galerie Berthet-Aittouarès

Avec ses empâtements étagés, Fautrier est plus insistant, mais, de fait, davantage “brut”; comme s’il s’agissait d’être encore plus présent. On dirait que, chez Fautrier, tantôt le réel est lourd, tantôt il est léger ; cela doit dépendre de son humeur, de ses “feelings” propres. C’est toujours la même question : Comment un peintre voit-il le réel ? Car, entendons-nous, le titre, ici, est bien “Herbes Hautes”. Mais allez donc trouver ici des herbes ! Évidemment que nous le voulons bien. 

Toute à sa joie de me montrer ses Fautrier, Mme Aittouarès installa au sol ce tableau-ci, comme précurseur, disait-elle, d’une passion pour le gris, tout en pointant les zones grises sur le corps de cette femme, infirmière de son état, qui avait soigné Fautrier, gazé qu’il avait été durant la 1PGM en 1917, et devenue sa compagne depuis :

Jean Fautrier, “Nu au tub”, 1925, huile sur toile, 33×41 cm, Courtesy Galerie Berthet-Aittouarès

Il y a quelque chose de bien étrange dans cette perspective ! Comme si le corps était vu à travers une sorte de verre légèrement déformant. Ou bien c’est la façon qu’a Fautrier de représenter le corps, à ce moment. Un an plus tard, et en parlant de gris, entre autres, il peut aussi peindre ceci :

Jean Fautrier, “Petit nu noir”, 1926, huile sur toile, 35 x 27 cm, Coll.Part

C’est pour le moins étonnant (euphémisme). Dès que l’on évoque Fautrier, on remet souvent sur la table la série des “Otages”. Étrange ironique synecdoque de l’histoire ; il semble que Fautrier fût devenu, à son œuvre défendant, otage lui-même des “Otages” ! Comme si toute sa production pouvait être subsumé sous cette série. Ce qui n’est pas le cas, bien entendu, mais pour s’en rendre compte, il faut chercher un peu… Et rien que ces deux exemples ci-dessus le démontrent clairement, sans revenir sur les premières illustrations dans cet article. Olivier Cena (ici) rapporte les  propos suivants de Fautrier entendus dans le film “Fautrier l’Enragé”, disant à Jean Paulhan : « C’est que je m’ennuie vite à faire de la peinture, dit-il. Il faut que ça aille très vite, sinon je m’ennuierais terriblement. » Faut-il toujours prendre au pied de la lettre les propos d’un artiste ? Le tableau ci-dessus de 1925 est-il torché ? Non. Et puis, d’une manière générale, il n’est jamais interdit de prendre un peu de distance face au dire des artistes, surtout quand, comme Fautrier, vous êtes interrogé durant la dernière année de votre vie ! Qu’allez-vous encore soulever comme montagne ? Les jeux sont faits, reste l’œuvre. Qu’un tableau puisse ennuyer, rien que de normal pour un créateur ; parfois, il est saturé de sa création ; il n’en peut plus, il doit arrêter. (Il y a, paraît-il, des écrivains qui écrivent huit-dix heures par jour ; sans s’arrêter… Je me demande 1) comment ils font, 2) si ce ne serait pas un tantinet du baratin.) Et puis, même si cette phrase était absolument vraie, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Bref, on a assez expliqué comment une seule phrase d’artiste peut-être bifurquante et/ou égarante. Revenons une dernière fois sur la palette fautrienne, qui, il faut y insister, est plus vaste que les cinq insertions dans cet article. Un dernier indice ?

Jean Fautrier, “Petit paysage ”, 1935, dessin, Musée d’Art moderne de Paris

Ne voilà-t-il pas là quelque chose d’encore très étonnant (déplorons que la légende du MAM ne donne pas les dimensions)? Ça me plaît bien, ce petit paysage. Et, allez savoir pourquoi, ce tableau m’évoque un peintre sur qui j’ai écrit, et dont les initiales sont E.P. Et voici un jeu de plus pour votre été !

 

Léon Mychkine

Critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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Comme vous vous en êtes rendu compte, Léon Mychkine est un pseudonyme, celui de Fabrice Bothereau, ancien poète (en dormance depuis 2007), et philosophe actif (Doctorat EHESS 2007, dernier livre publié en 2021). Voilà, vous savez tout, ou presque, il n’y a plus qu’à…

Je vous remercie.

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