Van Gogh, peintre surfait ?

Les images des peintures ont envahi le monde entier. Des millions de gens connaissent ses tableaux. Des milliers de gens font la queue pendant des heures pour venir voir, et admirer comme il se doit. Mais on peut se demander ce qu’il y a à admirer. Commençons (et finissons), avec une image, sans conteste dans le top 10 des tableaux les plus scrutés fanatiquement (le Musée Van Gogh, Amsterdam, compte “Tournesols” comme l’un des chef-d’œuvres du peintre).

Vincent van Gogh, ‘Tournesols’, Arles, janvier 1889, huile sur toile, 95 cm x 73, Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation)

Nous sommes en 1889, et Van Gogh peint toujours comme un enfant. Je crois que c’est cela qui charme tellement les gens. C’est de la peinture enfantine. Comparez je vous prie avec le “Bouquet de tournesol” (1881), de Monet, par exemple, et vous verrez la différence. Le Van Gogh est tout plat, seuls quelques pigments font volume, mais ce n’est probablement pas voulu, c’est comme cela que c’est peint. Plus je regarde ce tableau de Van Gogh, et plus je trouve cela médiocre. Celui de Monet est beaucoup plus sophistiqué. D’abord, chez Van Gogh, ils sont en train de faner, ces tournesols, ils sont bien dépourvus, il s’agirait presque d’un bouquet de capitules, qui certes sont extravagants chez le tournesol. De fait, il manque du jaune (les pétales), et c’est comme si le peintre compensait la perte du jaune des pétales en étalant du jaune partout, au sol et au mur… C’est redondant, et ça rend malade (ça peut). La touche Van Gogh est grossière, on a l’impression que le peintre a de grosses mains, un gros pinceau, des gros pigments. C’est une peinture que je qualifierais de sèche (c’est avare). Comparativement, regardez Monet.

Claude Monet, “Bouquet de tournesols”, 1881, huile sur toile, 101 x 39,7 cm, Metropolitan Museum of Art, New York, USA

Ce n’est probablement pas l’un de ses meilleurs tableaux, mais il faut comparer le comparable. Curieusement, c’est un tableau assez halluciné. Mais on voit bien que c’est tout de suite plus parlant que chez Van Gogh (avarice sèche du dire). C’est beaucoup plus subtil, plus riche, et plus étrange. Même le napperon est étrange. Et que dire du mur en coin, ce mur qui est aussi un tableau dans le tableau ? (Merveilleux Monet !). L’impression que j’ai de ces tournesols, c’est celle d’une sorte d’éclat (terne chez Van Gogh) des fleurs elles-mêmes. Ensuite, regardez un peu comment Monet s’y prend pour dépicter : Combien de touches s’applique-t-il à poser et combien de fois change-t-il son pigment pour suggérer l’idée de la lumière, des contrastes ; en un mot : de la complexité des choses, et ce même pour les quatre éléments que nous avons ici et qui ressortissent à la banalité la plus achevée (napperon, vase, fleur, mur) ? Mais, sous la touche monetienne, tout devient. On regarde le tableau de Van Gogh, et tout est figé par la matière. A contrario, regardant celui de Monet, la mise au point mentale et cognitive prend elle-même du temps, elle se développe comme une photographie au révélateur. Le grand peintre du passage qu’il fut ne peut pas s’empêcher d’infuser du temps dans sa manière de peindre, et ce, même pour un bouquet de fleurs. Tandis que, chez Van Gogh, je gage que l’exécution fut plus rapide et que la notion de temporalité lui était assez étrangère. Pourquoi ? Pour une raison simple, parmi d’autres : Combien de temps passerez-vous à contempler l’une et l’autre image ? Je parie que le temps le plus conséquent sera du côté de Monet. D’un certain point de vue, ils ont l’air assez bizarres ces tournesols de Monet, mais je pense que le peintre sait bien ce qu’il fait, et, surtout, comment il le fait. D’un certain côté, ce bouquet n’est qu’un amas de peinture ; et, d’un autre, cela se veut “ressemblant à” (comme on devrait éviter de dire). Il suffit de regarder attentivement une fleur, ou, plus encore, les feuilles ; à certains endroits, rien n’est distinguable, c’est l’amas qui parle. Et Monet le sait très bien, ça ne parle pas à son insu. Tandis que chez Van Gogh, c’est très appliqué. En effet, il agit ici comme un bon élève, qui veut qu’en regardant son tableau on ne pense à rien d’autre qu’à un bouquet de tournesols ; là où, d’un certain côté, Monet n’en a cure. Et en dévoilant cette alternative au regard piégé, Monet est bien plus novateur et excitant que Van Gogh ; il réussit à disposer deux interprétations à partir d’une seule nature morte ; là où on serait bien en peine de distinguer une seconde lecture chez Van Gogh. Il n’y en a tout simplement pas. Or il y en au moins deux chez Monet  : 1) la dépiction : on peint ce qui correspond mentalement à quelque chose d’identifiable dans le monde de la réalité, 2) le pour soi de la peinture : la peinture ne parle que d’elle-même, degré supérieur de libération du medium. Monet réussit à atteindre ces deux états de la peinture, et c’est bien aussi pour cette raison qu’il est un novateur exceptionnel. Bien entendu, on pourra toujours dire qu’être novateur dans un domaine ne constitue pas une circonstance méliorative. Réponse : Si, en l’occurrence, car Monet innove sur plusieurs plans, comme nous allons le voir dans ce qui suit.

Regardez comment Monet brouille les cartes du visuel. Car je n’ai rien dit du vase, du mur en coin, ni du napperon. Et vous savez pourquoi ? Il s’agit encore de trois univers différents. Et c’est bien cela aussi qui est génial chez Monet. Peignant une nature morte, on pourrait s’attendre à ce que le décor autour du sujet (les fleurs), soit accessoire, comme il l’est de manière presque consternante chez Van Gogh (quais absence de). Mais non, pour Monet, chaque identité compte. Aussi, il les traite chacune à leur manière, et à la sienne, bien entendu. De fait, il n’y nulle homogénéité entre les quatre identités remarquables de ce tableau. Alors, à ce moment de la compréhension (au moins la mienne), le tableau change encore de nature : Monet, dans un seul tableau, associe quatre “mondes” qui n’en font certes qu’un (unité supposée du tableau). Cela, de facto, crée une tension. Une tension quadri-dimensionnelle (napperon, mur, vase, fleur). C’est d’une audace chromatique extraordinaire. Mais plus encore, il faut bien voir que la démarche (terme employé faute de mieux…), chez Monet est philosophique (esthétiquement parlant) : là où finalement Van Gogh ne peint que des objets, réifiant le vestige du vivant qui, par définition, ne peut l’être, Monet nous montre des états de la nature. Ce qui n’a rien à voir. Mais, depuis le début, tout cela n’a rien à voir. Monet nous montre l’état du bouquet au moment T, et l’état du mur au moment T, et l’état du vase au moment T, et l’état du napperon au moment T. De ce seul point de vue, Van Gogh reste prisonnier d’une ontologie de la peinture qui ne déparerait pas au Moyen-Âge, tandis que Monet est résolument moderne, et même toujours contemporain. Enfin, pour finir, par sa technique, Monet a déployé le temps, tandis que la technique de Van Gogh fait que tout est enfermé dans sa toile. L’un aura dispersé le temps, l’autre l’aura congelé (sa fameuse manière en cercles concentriques est bien révélatrice de l’enfermement du temps et de l’espace, et c’est étouffant).

PS. Je n’aurais pas pensé écrire un jour sur Van Gogh, mais j’ai lu l’article sur lui dans le journal Le Monde, avec en illustration le “fameux” dernier tableau de Van Gogh. Déjà, quelle est cette histoire de dernier tableau ? Tout peintre a logiquement exécuté un dernier tableau. Oui, mais celui de Van Gogh est inachevé, puisqu’il s’est suicidé. De fait, en regardant la reproduction de ce dernier tableau devenu légendaire, je me suis fait la réflexion : Mais qu’est-ce qu’ils y trouvent à Van Gogh ? Et, pour répondre à cette question, j’ai regardé de plus près ce dont nous disposons. D’où cet article. Après mult cogitations, je ne change pas d’avis : Van Gogh est un peintre surfait (‘overrated’). Il faut distinguer la vie personnelle d’un artiste et sa production. Si nous devons prendre en compte le pathos qui l’accompagne, alors nous tombons dans la sensiblerie la plus niaise qui soit. Mais c’est acté. Un passionné de Van Gogh a retrouvé l’endroit exact où le peintre a exécuté son dernier tableau. Il voit dans ce dernier tableau une “lettre d’adieu” du peintre, et constate que la maîtrise dudit prouve qu’il n’était pas fou et qu’il s’est suicidé alors qu’il était complètement “lucide”. Mais qu’en sait-il ? Quelle est cette façon, quasi obscène, de spéculer sur le suicide d’un homme si jeune ? Mais le Musée Van Gogh d’Amsterdam a validé l’hypothèse du “chercheur” et une mission a été constitué et dépêchée sur place, pour vérifier la concordance du site avec la carte postale trouvée par le chercheur. De fait, je gage que l’endroit va devenir un lieu de culte !, avec des panneaux de plexiglas devant la scène pour protéger les arbres. Autant dire que la mythologie n’a pas terminé son ouvrage s’agissant du peintre néerlandais ; mais, le travail de la critique consiste aussi à démonter les mythes, car nous n’avons pas besoin de mythes artistiques, comme l’écrivit Barnett Newman.

Léon Mychkine