ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

La Nature faussement naïve de Marie-Jeanne Caprasse. À partir d’une visite à la Galerie Cécile Dufay

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J’ai interrogé M-J Caprasse sur ses intentions, comme dirait la philosophe E. Anscombe, pour savoir si ces peintures pouvaient être considérées comme des sortes d’alertes mutagènes, et elle m’a très aimablement répondu généreusement notamment ceci :« Effectivement, avec les questions actuelles que l’on se pose sur l’évolution du climat, je ressens comme une urgence à m’émerveiller des richesses de la nature mais en même temps une angoisse devant les possibles catastrophes à venir (et celles déjà actuelles) qui ne peuvent que s’exprimer dans mon art.» Il y a donc, dans sa réponse qui fait aussi largement place à l’émerveillement et à la découverte spécialement d’une vraie nature intacte lors d’un voyage en Islande, une part prépondérante pour l’admiration quasi extatique de la Nature, mais, on vient aussi de l’apercevoir, une inquiétude. Afin de ne pas faire pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre, je vais tenter d’écrire un  texte à front reversé, l’un sous le signe du pro, l’autre sous celui du contra, d’après l’expression latine “pro et contra”, pour et contre

Pro 

 

Marie-Jeanne Caprasse, “Espace temps #23”, 2021, encre, pastel, peinture vinylique et huile sur toile, 180 cm x 180 cm

À première vue, les derniers tableaux exposés de M-J Caprasse peuvent sembler exprimer une joie exubérante à dépeindre la luxuriante de la phusis, la “Nature”, ce que l’on appelle ainsi depuis les Philosophes grecs. C’est la première impression : De belles et chatoyantes couleurs qui éclatent littéralement dans l’œil du spectateur. Cependant, entre la Nature grecque antique et la nôtre, du moins, celle que nous considérons toujours en dehors de notre corps, ex corpore, tandis qu’eux se considéraient dedans, dans un même gemme cosmique (le kosmos, c’était l’environnement réparti entre les corps vivants et non-vivants, les éléments, les dieux et demi-dieux), nous avons pris l’habitude de la regarder comme à travers un écran, celui de l’esprit, ou de la dite raison, c’est selon. Mais comme et afin de nous “faire-voir” cette nature qui la stupéfie, l’artiste en rajoute, offrant à la fois des couleurs et mixtures probablement impossibles, le tout dans des profusions qui n’ont peut-être que peu à voir avec ce qu’on appelle les “couleurs complémentaires”, expression à laquelle, pour ma part, je n’ai jamais rien compris, la trouvant illogiquement stupide, tout autant stupide que de dire que le noir ou le blanc ne sont pas des couleurs. Il y a des couleurs, point. Ensuite, le peintre les agence comme il l’entend, ce qui compte, à ce stade, c’est le bon goût, parce qu’on en connaît qui balancent de la couleur en veux-tu en voilà, mais le résultat est atroce, blessant l’œil mental, bref. Aussi, oui, c’est tout un art que de balancer des couleurs qui, peut-être, dans un a priori archaïque, n’ont ou n’auraient rien à voir. Chez certains, ça hurle. Mais pas chez Caprasse. La Nature est épanouie, en état littéral de jouissance. Oui, chez Caprasse, la Nature Jouit (prenez le verbe comme vous l’entendez, il comprend au moins deux sens). On connaît, ces temps-ci, de très nombreux tableaux “au naturel”, dépeignant des paysages, soit convenus, donc à moitié moribond, soit un peu étranges, soit “à la brut”; mais je crois le paysage jouissant assez rare. À ceux qui seraient déjà en train de se dire que ce discours devient scabreux, ils font fausse route ; je leur rappellerai ce magnifique passage d’Augustin, dans La Cité de Dieu, quand il écrit que si la plante croît, si elle sort et se dirige vers le ciel, c’est par amour, divin bien entendu, mais qu’importe ici, il s’agit du désir de vivre, d’épanouissement, et on dirait même maintenant, d’intentionalité (c’est un peu la tendance chez certains spécialistes en flore, mais un tantinet surdéterminé, mais ce n’est pas grave pour notre sujet).

Extatique multifusion des matières
Et que dire de ces fleurs comme des poissons volants ?

 

Parfois, cette fascination chromatique vire à l’étrange, une sorte de fantastique, tel que :

Marie-Jeanne Caprasse, “Espace temps #12”, 2018-19 180 x 180 cm, encre, pastel, peinture vinylique et huile sur toile

Il est toujours fascinant d’examiner, contempler, comment une peintresse, un peintre, regarde le paysage, et le transforme. Ici, on doit bien avoir quelque infusion d’Islande, mais pas seulement, parce que, au premier plan, on dirait des morceaux de viande. D’où l’adjectif « fantastique », voire, pourquoi pas, celui de « surréaliste », adjectif inventé, rappelons-le, par notre cher Guillaume Apollinaire. À quel moment l’artiste, partant du réel, dégage dans autre chose ? J’aimerais bien assister à ce fonctionnement. À l’intérieur. Mystère… D’un autre point de vue, on dirait une Nature complètement en roue libre ; ivre, peut-être.

 

Contra

Marie-Jeanne Caprasse, “Montagnes #32”, 2017 38 x 46 cm, huile sur toile

Regarder ces couleurs… Elles sont à la fois étranges et reconnaissables, en tant que mimétiques, mais pas seulement. Elles sont pour partie étranges parce que, pour ainsi dire, et littéralement, elles sont chimiques. Non pas du fait de la peinture, mais du rendu industriel sur la Nature qui fait que, par exemple, l’on voit souvent dans les champs en jachère rase de grandes bandes herbeuses… oranges. Elles sont oranges non pas parce qu’elles sont fanées, mais parce qu’elles ont été teintée par les prodigalités généreuses de l’agro-industrie, ce monstre hybride qui bousille absolument tout. Ce n’est pas la même chose de voir donc cette couleur, et de la penser comme mutagène. Je fais donc l’hypothèse qu’il y a, chez Caprasse, une double entente, pour ainsi dire, dans la perception qu’elle offre de ses peintures. À partir de cette hypothèse, on devrait se mettre à regarder différemment les derniers tableaux de l’artiste, et, si l’on est curieux, de constater la lente évolution du motif on dira “écologique”, dans sa peinture, qui, sans commune mesure avec le medium, peut faire penser à la démarche d’un photographe tel que Burtynsky (article ici), mais en plus camouflé, si j’ose dire : chez Burtynsky, on voit tout de suite que “ça ne va pas”, tandis que, chez Caprasse, et si tant est que, pour quelque secondes, on oublie l’infranchissabilité des media, c’est plus subtil ; c’est d’entrée de jeu plus séduisant : une belle Nature exubérante et heureuse, digne du Douanier. Mais, dans une seconde lecture, en plan rapproché, ici et là, on commence à avoir des doutes sur cet Éden; ce qui n’occurre pas chez le Douanier — nous ne sommes plus dans la même conscientisation du monde-nôtre. Je ne suis pas du tout certain que c’est ainsi que Caprasse entreprend ou comprend ses tableaux, mais c’est sous cet aspect qu’ils m’apparaissent les plus pertinents, et, pour tout dire, contemporains. Et que veut dire contemporain si ce n’est “vivre avec/dedans son temps” ? Nous faisons “avec”, c’est l’“avocité” temporelle. Pas le choix. Si le monde se met à vomir en répandant de la guimauve toxique, qui pouvons-nous ? Est-ce cela, la Transition ? Quand j’écris que, chez Caprasse, le motif est écologique, cela ne sous-entend aucunement un acte militant — ce serait ridicule : Combien de Christ Vert — sérusien — pour “sauver” la planète ? Nous n’en sommes plus là, il faut arrêter les contes pour adultes.

Et puis, comme dans un autre conte, voici qu’à la guise d’un crachat de volcan un monde inversé se met en place au dessus du pseudo-nôtre, à la Christopher Nolan (‘Inception’), ne présageant rien de bon. Le monde naturel devient globuleux. De titanesques boules de glace mutagènes fondues s’échappent comme de vifs intestins d’un Léviathan atmosphérique. Désordre du cosmos, cul-par-dessus-tête.

Marie-Jeanne Caprasse, “Espace temps #8”, 2017 160 X 200 cm, encres, pastel sec et peinture vinylique sur toile

La peinture, ça parle, ou pas, et ce n’est pas nécessairement le problème du peintre ou de la peintresse, c’est une question de réception, d’une esthétique de la réception, qui ne peut en aucun cas être normative. Dont acte. Mais même dans ces paysages maladifs, on peut trouver encore des ambigüités, faisant de ceux-ci des paysages que je qualifierais de phármakon/iques, le terme phármakon, du grec ancien, signifiant à la fois remède et poison, philtre et venin (pour en savoir plus, lire ici.), qui attestent à la fois et dans le même temps, la même temporalité, du sain et du malsain, de l’hygiène et de la maladie ; en gros, de ce que la Nature, à son Grand corps défendant, nous procure à la fois comme bonté et dommage, oxygène et dioxyde de carbone, et le tableau à deux colonnes des synonyme/antonymes est devenu infini, autant que le nombre Pi, et bientôt, c’est certain, il faudra encore trouver de nouveaux mots pour “expliquer” ce qui arrive.

 

PS. Jusqu’au 18 juin on peut voir quelques toiles de Marie-Jeanne Caprasse, en duo avec Clément Montolio, à la Galerie Cécile Dufay, 78 av. de Suffren, Village Suisse n°27, Paris

PPS. J’ai eu des difficultés à choisir les images des tableaux de M-J Caprasse, tant beaucoup d’entre elles sont assez stupéfiantes, aussi, rien de plus simple, pour s’en rendre compte, que d’“aller” sur son site: ici 

 

Léon Mychkine

 

 


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