“Partenariat” entrepreneurial et indépendance journalistique ? Pinault (#3)

Dans le journal Le Monde en date du 14 mai 2021, ce sont deux égéries pinaultiennes, Roxana Azimi et Raphaëlle Bacqué, qui chantent les louanges du Maître vénitien. Première phrase: « Le regard bleu laser flotte un peu, juste au-dessus du masque noir, et l’on entend à peine la voix souffler: “J’aurais aimé que tout cela arrive plus tôt”. » Non, nous ne sommes pas dans Star Wars avec Darth Vador, mais à Paris, apparemment quand même face à un vieil Oggdo, un Splox, ou encore un Scazz…

À lire l’article, tout rutile, c’est tellement obséquieux, qu’on s’en trouve gêné, mis à part, il faut le dire, juste quelques lignes signalant que le groupe Kering connaît quelques démêlés avec la justice, et qu’il devra répondre pour « fraude ­fiscale en Italie, par l’intermédiaire de la marque Gucci, à hauteur de 1,25 milliard d’euros entre 2011 et 2017, mais aussi en France, où le Parquet national financier a ouvert en 2019 une enquête pour “blanchiment de fraude fiscale aggravée”». En dehors de cette petite tache sur le costard de la famille (depuis 2005 le groupe Kering est dirigé par François-Henri Pinault), il est très probable que la tonalité dithyrambique l’emportera sur, disons, cette seule fausse note, qui vient loin dans l’article, le temps d’être bien illuminé par la grandeur d’âme et d’esprit du Sieur Pinault : « Aujourd’hui, chacun de ses achats est scruté, et de très près. Par les journalistes, les critiques, les commissaires d’exposition. Le label Pinault est devenu au fil des années une validation. […] L’exposition au Palazzo Grassi sera un passeport qui lui permettra de gagner définitivement une stature internationale et, surtout, la réputation de collectionneur prescripteur.» Il faut le dire, il est clair que si M. Pinault a labellisé une marque artistique, c’est bien celle de Jeff Koons. (Il relabellise encore une fois, avec sa Bourse, Bertrand Lavier, dont on se serait bien passé aussi). En matière de bon goût, de goût tout court, d’orienter tendanciellement vers ce que pourrait être l’art contemporain, on eut pu trouver mieux. Mais que voulez-vous, M. Pinault est tombé raide dingue des œuvres subliminales, sexuelles et régressives du pennsylvanien (ce n’est pas moi qui voit un phallus dans un homard en équilibre sur tête et pinces, et, en même temps — quel génie ! —,  un utérus et les trompes de Fallope dans ledit — à voir et écouter ici, et pour “décrypter” davantage, ici)

Toute bonne hagiographie se doit de remonter dans le passé glorieux, afin de bien poser le mythe. Flash back : « Le soir du dîner inaugural [i.e. du Palais Grassi], le fils de paysan breton exulte, fier d’accueillir à sa table la crème des collectionneurs américains, le gratin des affaires, et juste ce qu’il faut d’anciennes têtes couronnées, d’actrices et de fils de la bonne société pour attirer tous les regards.» Non, vous ne lisez pas un extrait d’Images du Monde mais bien du journal Le Monde. Vous aurez remarqué, qu’apparemment, lors de ces agapes, nul artiste n’était présent. Est-ce un signe ? Cependant, notez-le, vous qui, un jour, écrirez peut-être sur la légende de M. Pinault : Toujours rappeler que le bon milliardaire est fils de paysan breton. Mais, et, cela, vous ne le direz pas, M. Pinault est non pas fils de paysan, mais fils d’un marchand de bois. Ce n’est pas exactement la même chose. Il a aussi fait la guerre d’Algérie, comme “engagé volontaire” (de 1956 à 1958). Ça, c’est beaucoup moins édifiant, moins ‘arty’, on oublie… En 1959, passé le trépas paternel, il vend l’affaire familiale et devient chef d’exploitation chez Gautier Frères, entreprise de bois basée à Rennes.

Compassion et Angoisse” :« Au fil des mois qui ont précédé l’ouverture, prévue le 22 mai, de nombreuses personnalités du monde de la culture ont aussi eu droit à des visites privées, certaines avec François Pinault lui-même comme guide [c’est dingue !] […] Si des visites se sont ainsi succédé [sic], c’est que le Tout-Paris culturel était on ne peut plus curieux de cette inauguration. Depuis le début de la pandémie, les membres de l’équipe de la Bourse de commerce ont été suspendus aux annonces, aux rumeurs, aux démentis. Depuis un an, François Pinault a encaissé chaque retard accumulé sur le chantier comme autant de mauvais coups. En cette année de pandémie, il a maudit les vagues de contamination. Car cela fait près de vingt ans, en réalité, qu’il s’impatiente.» On notera la belle formule désuète “le tout paris”. C’est charmant. Ceci dit, je ne suis pas certain que tout le milieu de l’art contemporain se fût tellement réjoui de cette prochaine ouverture… Mais revenons sur les expectations, les attentes, les angoisses des membres de l’équipe. Pense-t-on, au Vatican, à béatifier François Pinault pour le lot de souffrances surhumaines qu’un milliardaire seul n’aurait jamais dû « encaisser » ? Vingt ans ! Vingt ans de tourments, d’attente, de tergiversations, d’angoisses. On comprend le grand homme et son soulagement à l’ouverture, car [reposer le mythe]: « l’ouverture de la Bourse de commerce, c’est l’aboutissement d’une vie. En 2001, il évoque pour la première fois son intention d’investir un lieu pour y montrer ses œuvres choisies. Pinault, ami du Président Chirac, vise alors le site très symbolique dans l’histoire du monde ouvrier, de l’ancienne usine Renault de Boulogne-Billancourt, sur l’Île Seguin. La municipalité de l’époque […] traîne des pieds. Les associations de riverains multiplient les recours. Le projet s’enlise dans la bureaucratie et Chirac rechigne à intervenir. De guerre lasse et vexé, le collectionneur se transporte à Venise, qui ne l’a jamais vraiment consolé.» À ce stade du récit, ça sent presque le péplum. Un homme puissant, contraint d’abandonner son projet si admirable, et, pis, de quitter son pays… C’est l’exil. Venise. Venise ! Rien que le nom fait trembler tout migrant. On ne se rend pas compte de cette douleur endurée, subie ; ce lot de vexations produite par la pusillanimité des politiques, des riverains, bref, cette horde ignare qui ne comprend pas l’amour de l’art, le symbole qui englobe le geste d’un milliardaire — s’installant dans un ancien site ouvrier —, qui, lui-même, aura balancé par la fenêtre les salariés de la Redoute.

Rappel (non-hagiographique). Journal L’Humanité (05 12 2013): « Si le marché de l’habillement, y compris dans le circuit très concurrentiel de la VAD [i.e., vente à distance], connaît un repli continu depuis 2008, c’est surtout la stratégie poursuivie par le groupe PPR [Pinault-Printemps-Redoute] devenu Kering, qui a vidé les caisses de La Redoute. Un rapport d’expertise commandé par le comité d’entreprise de La Redoute à un cabinet extérieur, rendu en octobre dernier, met en lumière l’opération financière réalisée par la famille Pinault. “La Redoute a fortement contribué à la croissance de PPR”, analyse le rapport, qui comptabilise 256 millions d’euros de dividendes et 113 millions d’euros de redevance de marques versés par La Redoute à PPR, puis Kering, entre 1997 et 2012. Ce pompage de la trésorerie de l’entreprise de VAD a clairement servi à la famille Pinault à développer son pôle luxe : en passant de 174 à 347 millions d’euros, le montant des investissements de Kering dans le luxe a doublé entre 2011 et 2012, alors que le pôle distribution Redcats, dont fait partie La Redoute, était lui en plein démantèlement. Pour La Redoute, Kering a clairement choisi de diminuer de plus de 10 millions d’euros les investissements commerciaux entre 2011 et 2012. Une stratégie en ligne avec l’option de “décroissance rentable” mise en place par le groupe. “La rentabilité (a été) privilégiée au volume d’affaires”, souligne le rapport d’expertise. En décidant de maintenir des prix élevés, la direction de La Redoute a manifestement organisé une baisse du volume d’articles vendus au second semestre 2012, tablant sur la baisse des coûts de fonctionnement qui accompagnent nécessairement une baisse d’activité. Pour le cabinet d’expertise mandaté, une augmentation de capital substantielle aurait été nécessaire pour relancer les investissements. Concernant le projet de cession de l’entreprise de VAD, le rapport insiste sur la responsabilité de l’employeur à sécuriser ses futurs ex-salariés. “Afin de prévenir les conséquences sociales négatives pouvant résulter de la cession, Kering peut prévoir un accompagnement visant à sécuriser l’avenir des salariés des activités à céder, en amont de la cession” ».

2009 : 672 postes supprimés chez la Redoute.

2012 : suppression de 700 emplois, en France et à l’étranger.

2013 : 1 178 suppressions de postes sont annoncées.

Reprise de l’hagiographie : « Incognito, souvent accompagné d’un unique conseiller, l’ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, l’homme d’affaires n’a cessé d’explorer des endroits alternatifs, à Paris et ailleurs. La Mairie de Paris ne l’ignore pas. Le socialiste Bertrand Delanoë comme sa successeure Anne Hidalgo ont déroulé le tapis rouge à Bernard Arnault. […] “C’est l’épouse de mon adjoint à l’urbanisme, Jean-Louis Missika, qui, un jour, a évoqué la Bourse de commerce”, se souvient Anne Hidalgo. L’ancienne Halle aux blés est idéalement située.» Résumons. Exil à Venise, mais, comme si cela ne suffisait pas : tribulations géographiques pour implanter un autre lieu, car, décidément, la Punta della Dogana, c’est vraiment la zone. Et là, miracle ! la divine épouse de l’adjoint a une idée géniale ! À partir de là, les choses s’enclenchent, comme dans un conte de fées. La Bourse, en 2015, qui appartient alors à la CCI de Paris-Île de France, est prête à se vendre à la Mairie de Paris. Le Monde : « François Hollande reconnaît aujourd’hui avoir “facilité la discussion de façon à ce que la cession se passe à un prix raisonnable”. Le chiraquien Pinault n’avait d’ailleurs pas caché, trois ans plus tôt, qu’il avait préféré voter pour le candidat socialiste plutôt que pour son adversaire de droite, Nicolas Sarkozy. Le chef de l’Etat [sic] n’est pas le seul à intervenir. La ministre de la culture Audrey Azoulay et le ministre de l’économie de l’époque, un certain Emmanuel Macron, pèsent eux aussi de tout leur poids pour que la Ville rachète enfin l’édifice moyennant 86 millions d’Euros. Le 27 avril 2016, Anne Hidalgo peut enfin annoncer qu’elle concède l’occupation du site à la société Pinault Collection.» Oui, enfin ! N’est-ce pas merveilleux ? Un milliardaire qui, pendant des décennies, cherche désespérément, avec son fidèle Sancho, un lieu pour optimiser sa Collection, se retrouvant en plein fief socialiste (Hôtel de Ville, Élysée, Conseil Régional d’Île-de-France, avec J.P Huchon) avec en sus donc, un Président pour qui, ça tombe bien, a voté l’impétrant ! Si c’est pas émouvant… C’est vraiment une belle histoire, dont on attend l’adaptation en conte de Noël, bientôt sur vos écrans.

 

Les intertitres de l’article d’Azimi et Bacqué ne manquant pas de sel, celui-ci est tellement à-propos qu’il en est… désinformant :

Passons sur le A dont il manque un accent. Non, le piquant, c’est, qu’au minimum, si chômeur ou étudiant, c’est 10 € l’entrée, sinon plein tarif, c’est 14€. Ce n’est pas un “prix grand public” ; c’est cher.

 

 

 

Léon Mychkine