Retour sur Shirley Jaffe. Le “rythme binaire”.

Dans une interview donnée à BOMB magazine, Jaffe donne cette véritable clef pour appréhender encore mieux son travail : « Je m’intéresse à la non-centralité, à la coexistence, à l’invention constante, à la création de mouvements qui ne sont pas répétitifs mais qui fonctionnent ensemble comme un tout. Il y a toujours un élément de non-appartenance qui maintient tout ensemble en tension. Je ne veux pas d’une beauté lyrique. On pourrait dire que je veux capturer une réalité à naître.» (Shirley Jaffe by Shirley Kaneda, Bomb, Apr 1, 2004).      

Shirley Jaffe, “Untitled (#30)”, 1996, mixed media on paper, 65.1 × 50.2 cm, Tibor de Nagy Gallery, New York [Figure 1]

Fragment de Phrase-clé : « […] Il y a toujours un élément de non-appartenance qui maintient tout ensemble en tension.» Dans cette œuvre mixte, on note (probablement) deux éléments de non-appartenance ; ceux-ci :

 

Frédéric Paul, commissaire d’exposition de “Shirley Jaffe, une américaine à Paris” au Centre Pompidou, spécialiste de l’œuvre et ami de l’artiste, Docteur en Histoire de l’art et critique d’art, écrit que « les œuvres sur papier à partir de la fin des années quatre-vingt sont certes de facture beaucoup plus libre que les toiles, mais elles n’ont rien de commun plastiquement avec les aquarelles de la première période et elles ne suivent pas la même évolution, certes lente, que les toiles qui leur sont contemporaines. Les papiers récents n’évoluent guère, de fait, ils présentent une égale assurance spontanée…». (Note : L’ouvrage dont je me sers donne le dernier dessin en date de 2010, et donc l’expression de Paul « papiers récents » ne doit pas être entendue comme exactement contemporaine, mais relativement à la date de décès de l’artiste : en septembre 2016). Si les œuvres sur papier de la période dite n’ont rien de commun avec la première période, on se permettra toutefois de quelque peu diverger ; car il ne semble pas que les œuvres sur papier témoignent de la même assurance que les œuvres sur toile. Exemple : Comparez l’œuvre ci-dessus avec “All together”, huile sur toile, datée de 1995 : 

Shirley Jaffe, “All Together”, 1995, huile sur toile, 240 x 254 cm, Centre Pompidou [Figure 2]

À comparer les deux œuvres, on remarque tout de même que ce n’est pas peint de la même manière. Si le trait est assuré pour “All Together”, que dire pour “Untitled (#30)” ? Il suffit de deux close up pour le constater. Tenez :

Détail “Untitled (#30)”

Que ne voit-on là une assurance égale avec les huiles sur toile ? Exemple :

Détail “All Together”

Ces deux détails dessus sont randomisés, on pourrait en trouver d’autres ; mais ils suffisent à nous faire constater tout de même qu’il ne s’agit pas du tout de la même manière d’apposer la couleur, pas la même manière de peindre. On peut dire que c’est nettement affirmé et appliqué quand il s’agit de travailler l’huile sur toile. Ça l’est beaucoup moins pour les œuvres sur papier. Il semble que, tout du long, Jaffe ait en fait gardé un rythme pour ainsi dire binaire dans sa peinture : très lentement appliquée, nette, pour les travaux à l’huile sur toile ; et probablement moins “appliquée” pour les œuvres sur papier. Deux rythmes différents. Il est pour moi certain que les tableaux sur toile prenaient beaucoup plus de temps, de réflexion. Cela ne veut pas dire que les œuvres sur papier sont bâclées : absolument pas, cela veut dire que Jaffe avait besoin de ce rythme binaire, tout comme une respiration, qui implique bien, après tout, deux phénomènes distincts : inspiration et expiration. Mais en dehors de cette sympathique analogie, il y a bien à l’œuvre, chez Jaffe, un parcours illustrant la persistance en acte d’une radicale hétérogénéité des deux processus ; deux types de vocabulaire, de graphisme.   

Appelons Graphisme X celui du type “All Together”, et Graphisme Y celui du type “Untitled (#30)”, en indiquant qu’il y a des “sautes“ de graphisme Y dans le graphisme X, mais jamais l’inverse ; en ce sens, le vocabulaire du Graphisme Y est plus homogène que celui du Graphisme X. Exemple de “saute” de Gy dans Gx :

Shirley Jaffe, “Sindbad”, 2013, oil on canvas, 195.0 x 130.0 cm, Galerie Nathalie Obadia

Il suffit de regarder, sans chercher bien longtemps, pour vite constater qu’une partie certes congrue du tableau est dépictée dans un vocabulaire différent. Vous l’avez vu vous-même ; c’est la partie droite, bien délimitée par le contour brun beige : du graphisme y est présent parmi le graphisme x, dominant, bien entendu, puisqu’il s’agit d’une peinture sur toile :

Et, afin de nous préparer graphiquement à ce graphisme y, je fais l’hypothèse que ce n’est pas pour rien qu’en plein milieu on trouve des formes assez indéterminées, que j’appellerais des agents de liaison, tels ces ziz-zag verts :

Ces agents de liaison peuvent être “lus” avant ou après les petits carrés grossiers, il n’y a pas de lecture nécessairement de droite à gauche.

Nous avons tenté de montrer que court une double manière d’apposer la peinture (papier/toile) chez Jaffe, et distingué deux types de “graphisme” (x / y), visibles à partir de la fin des années 1970 (voir article précédent ici), et, surtout, qu’apparaît assez vite des incursions minimales du “graphisme y” dans le “graphisme x”. Pourquoi ces incursions dans ce sens et jamais dans l’autre ?, et Pourquoi, déjà, ces incursions ? forment deux questions qui restent, pour le moment, sans réponse — à tout le moins l’indice d’une très grande liberté et maîtrise, chez Jaffe, dans ses moyens d’expression ; maîtrise qui n’est pas destinée à poser l’œuvre comme une partie décorative, mais plutôt comme une pièce esthétique mobile (dans l’esprit), ne cessant, de fait, d’interroger, entre eux, la place et relations entre les signes picturaux. En cela, Shirley Jaffe est, assurément une grande maîtresse de la peinture, et nous n’avons pas terminé nos investigations.  

 

Léon Mychkine

critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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