Thomas Jones, le premier réaliste peintre objectif (et radical)

Il n’y a plus de publicités sur le site pendant 30 jours, Google ayant constaté, par on sait quel tour de passe-passe, que je cliquais sur mes annonces, afin d’augmenter les revenus, ce qui est absolument faux. Je ne sais pas pourquoi ils portent une telle accusation, mais bon, je ne suis pas de taille face à l’Empire libertarien/orwellien de Google. 


Thomas Jones est considéré — à son insu —, comme l’ancêtre avant-coureur de l’École de Barbizon (Jean-François Millet, Camille Corot, Théodore Rousseau, Louis Adolphe Hervier, Charles Daubigny). Mais je suis toujours méfiant avec les filiations toutes faites devenues des lieux communs. Si j’ai bien compris, l’École de Barbizon est célèbre pour ses paysages, et par une furieuse envie de “retrouver” la Nature, loin de la ville. Autant dire qu’il paraît hautement improbable qu’aucun des écoliers barbizoniens eût jamais l’idée de peindre ce que nous voyons ci-dessous, à savoir, et essentiellement, un mur. Certes, c’est un mur de maison, mais on ne peut pas dire que c’est la maison en tant que telle qui occupe ici Jones. Jones a passé sept ans en Italie, et d’après la Notice londonienne de la National Gallery (voir plus bas) : «“Un mur à Naples” est l’une des cinq études de bâtiments depuis des points de vue élevés, qui sont considérées comme l’œuvre la plus originale de sa carrière.» Nous sommes en 1782, tout de même. Jones a peint bien des bâtiments, des villages, des maisons, mais ce point de vue semble assez unique dans son œuvre. Enfin !, on peut même se demander ce qu’il lui a pris de vouloir peindre cela ? Quel intérêt à cette vue, ce quasi cul-de-sac perspectiviste, pour l’artiste ? Je ne le sais pas. Le choix du peintre est, en sus, très clair ; il ne s’agit pas de signaler des volumes, des ensembles, mais bien de montrer, primo, ce mur, et, afin, tout de même, de laisser respirer la toile, il nous laisse le loisir d’apercevoir un pignon (?) et une toute petite bande de ciel. Autrement dit, le parti-pris de la prise de vue, pour ainsi dire, est tout à fait étonnant et inattendu. [10 heures plus tard] : Ce tableau est très mystérieux, dans sa tangeante, asymptotique, insignifiance. On se demande toujours, chez l’artiste, quelle est l’intention, l’intentionnalité ? L’intention, nous la voyons clairement ; il s’agit de dépeindre l’exact visible. Quant à l’intentionnalité, c’est plus difficilement cernable. Quel intérêt trouva-t-il dans cette prise de vue ? Le fait un peu drolatique d’une porte donnant sur rien ? Les taches de couleur formées par le linge séchant ? Que nous dit la Notice ?    

Thomas Jones, « A Wall in Naples”, circa 1782, oil on paper laid on canvas, 11.4 × 16 cm, National Gallery, London

Notice de la NG : « “Un mur à Naples” n’est pas beaucoup plus grand qu’une carte postale. Les fenêtres à volets, le motif irrégulier des trous d’échafaudage, le ciment rapiécé et la tache d’eau provenant des pots de chambre jetés par la fenêtre sont les détails fraîchement observés d’un mur particulier, bien que Jones ait pu les ajuster légèrement pour améliorer sa composition. L’esquisse est peinte d’un point de vue proche, probablement de l’autre côté de la rue étroite, sur le toit-terrasse de Thomas Jones. Le rectangle de ciel est d’un bleu intense, ce qui suggère qu’il s’agissait d’une journée très chaude au milieu de l’été, probablement en août 1782. Les petites esquisses à l’huile sur papier peintes à Naples en 1782 sont devenues les plus connues de toutes les œuvres que Jones a peintes pendant son séjour de sept ans en Italie. “Un mur à Naples” est l’une des cinq études de bâtiments depuis des points de vue élevés, qui sont considérées comme l’œuvre la plus originale de sa carrière.» 

Pas plus grand qu’une carte postale. Oui, effectivement, c’est petit. Mais, pour une esquisse, c’est très soigné. De fait, le terme est-il approprié ? C’est une petite peinture sur papier. Ceci est une esquisse :

Albrecht Dürer, “cavalier sur cheval”, 1513–1514, crayon sur papier, 23.9 x 17.3 cm, Collection Pinacoteca Ambrosiana, Milan

L’esquisse, comme ci-dessus, possède ce côté translucide des corps et des objets, ainsi que cet aspect brouillon (l’intérieur de la jambe droite est un bel embrouillamini, parmi d’autres). Revenons au “mur de Naples”. C’est un tableau mystérieux. Non pas que s’y cache un mystère pictural, mais intentionnel : Qu’est-ce qui intéresse ici Jones ? C’est cela, le mystère.

Un détail toutefois. Le ciel est peint façon très… pré-renaissant, non ?  

Comparez :

Giotto di Bondone, Fresques de la vie de saint François à Assise, 1292 et 1296

 

Il Sassetta (Stefano di Giovanni), “Le mariage mystique de Saint-François d’Assise”, c.1437 – c.1444

Comparons avec un détail d’un tableau de 1707 :

Gaspar Van Wittel, “Le Colisée”, huile sur toile, 100 × 150 cm, Collection privée
Il Canaletto (Giovanni Antonio), “Vue de Santa Maria della Salute depuis l’entrée du Grand Canal,” c. 1727, huile sur cuivre, Musée des Beaux-Arts de Strasbourg
Joseph Vernet, “Entrée du port de Marseille”, 1754, huile sur toile, Medium oil on canvas Dimensions height: 165 x 263 cm, Musée du Louvre

Ces trois détails de ciels peints durant le XVIIIe nous incite (sous réserves) à remarquer que ces derniers ne sont plus griffés comme il l’étaient durant le Duecento, cependant que Jones griffe son ciel en 1782… Alors, est-ce un clin d’œil au Duecento, ou bien, pour le coup, une esquisse de ciel ? D’un point de vue logique, pourquoi esquisser le ciel et pas l’ensemble ? Encore une fois, de mon point de vue, ce n’est bien sûr pas une esquisse. Bien. Maintenant, nous avons une vue contemporaine d’un mur de maison ; “contemporaine” dans le sens où Jones, excepté la bande de ciel, peint tout l’ensemble d’après une manière tout à fait actuelle.

Jones a peint pas mal de paysages, de maisons, sans forcément que cela soulève un intérêt actualisé, mais ce paysage détonne dans sa production :

Thomas Jones, “Le Cratère au sommet du mont Vésuve”, circa 1778, huile sur toile, 36 × 44,1 cm, Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris

 

 

Léon Mychkine

critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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