Un entretien avec Jeanne André, peintresse

Léon Mychkine : J’ai regardé ton parcours, et tu as commencé dans la figuration, et petit à petit tu es de plus en plus devenue “abstraite”. Comment c’est opéré ce mouvement ?
Jeanne André : J’ai commencé par des portraits, des visages, j’essayais de bien les reproduire ; je faisais un peu comme de la broderie. Je mettais une photo et je la recopiais vraiment au millimètre près. Et quand je suis arrivée dans mon nouvel atelier, j’ai eu envie de sortir un peu de moi, de mes habitudes. Et j’ai commencé par enlever le visage du cadrage, et par exemple tout ce qu’il y a autour du corps, c’est traité de manière beaucoup plus floue, plus dans le geste. Je m’autorise du geste, mais je n’assume pas encore complètement le sujet qui est là. Et par exemple dans “Observation”, c’est là que la peinture commence à vraiment devenir pour elle-même, et j’assume de plus en plus. Et encore dans “Occupée”, la chevelure, le paysage, sont de plus en plus abstraits. 
LM : C’est bath !       

Jeanne André, “Observation“, 2020, huile sur toile, 60 x 60 cm, Courtesy de l’artiste

Jeanne André, “Occupée”, 2020, huile sur toile, 46 x 38 cm, Courtesy de l’artiste

JA : C’est une lente arrivée de se dépatouiller du figuratif ; c’est très long.
LM : Et sais-tu pourquoi tu as dérivée, dans le bon sens du terme, vers ça ?
JA : Oui, je pense que c’était davantage pour me montrer, montrer qui je suis dans le sens où c’est plus mon corps que je montre dans le geste. J’ai l’impression que ça allait vers quelque chose de plus vrai.
LM : Comme on dit « sortir ses tripes »…
JA : Exactement, c’était complètement ça ; c’était m’exposer, en fait. Et par exemple, dans “tronc vers la cascade” [voir Article Critique], j’ai vraiment interprété. Et jusqu’à “Ciel” [voir A-c], c’est vraiment des réinterprétations de photos. Mais par exemple avec “Lucie” [voir A-c], c’est un grand format, et là j’essaie vraiment de faire entrer mon corps plus en action. Je vais un peu danser devant la toile. Je vais jouer avec la lenteur mais surtout la vitesse, qui va avec une autre vitesse. Je joue, de toutes façons.
LM : Et libérée de la réinterprétation à partir de la photographie, comment peins-tu maintenant ? En combien de temps ?
JA : Ça dépend. Il y a en je peux passer une heure dessus, et d’autres, cinq minutes.
LM : C’est super rapide.
JA : Par contre les plus grands, par exemple 162 x 260, je les fais en deux-trois heures. Mais ça va très vite.
LM : C’est quasiment de l’“action painting”.
JA : Ah oui !, c’est clair, presque. Mais faut vraiment être présente, pour chaque coup de pinceau.

Entretien réalisé au téléphone, et relu par l’artiste

 

PS. Pour ceux et celles qui n’ont jamais vu un film avec Jean Gabin, rappelons que l’expression « c’est bath » signifie : « c’est beau », « c’est joli ». Pour les générations plus jeunes, souvenons-nous de l’immortel tube du groupe Ottawan : “T’es OK” (1980).

Léon Mychkine, critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant.

 

 


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Quelques toiles de la jeune peintresse Jeanne André

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