La photographe Juliette Agnel au Château de Chaumont-sur-Loire

Mme Colleu-Dumond, Directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, eu la lumineuse idée d’envoyer Juliette Agnel en mission photographique au Soudan, jadis Nubie, ancien royaume de Koush, et plus particulièrement dans une région reculée, la cité antique de Méroé, située en aval de la sixième cataracte du Nil. Le site a tout du mythique et de la carte postale à la fois. En effet, c’est ici que seraient visibles les traces du premier royaume d’Afrique. Et c’est depuis la Nubie, du royaume de Napata, que les fameux “pharaons noirs” ont régné sur l’Égypte durant la XXVe dynastie. L’un des plus illustres représentants de cette “dynastie éthiopienne” fut le pharaon koushite Taharqa. Rien qu’en relatant tout cela, j’ai l’impression d’être Pierre Loti, ou Pierre Benoit… Mais, à ce mystère qui nous entoure déjà comme une brume épicée, il faut ajouter que l‘écriture de cette civilisation — excepté quelques indices sur des monuments funéraires —, est indéchiffrable. Pas de “pierre de Rosette” bis disponible. Ce qui est assez stupéfiant, c’est que les spécialistes sont capables de la lire, mais ils n’y comprennent rien… Ça y est. Nous sommes entrés dans la carte postale. En effet : qui y a-t-il de plus photogénique que les ruines ? Le lecteur aura pu activer l’hyperlien dans le terme Méroé, “arrivant” sur des photos hébergées par l’UNESCO. Ce sont toutes des cartes postales. Mais on se doute bien qu’Agnel n’a pas été envoyée sur l’île de Méroé pour en produire. Bien au contraire. Il y a une touche Agnel, c’est indéniable. Dès ces premières photos que nous pouvons voir sur son site et qui datent de 2005, quelque chose prend. Ce quelque chose, c’est la patte, la touche, l’œil, c’est la photographie. Aussi, Agnel nous rapporte-t-elle de Méroé des photographies fabuleuses ; tout simplement. Spécialement les photographies couleurs. Elles sont extraordinaires. Et je pèse mes mots. Quand on se trouve face à elles, nous sommes pris par des sentiments, des impressions qui ont à voir avec ce que j’appellerais des parages : parages du merveilleux, parages de l’étrange, parages du différent, parages du mystère, de ce qui est autre. On trouve des pyramides à Méroé, appelées pyramides nubiennes, et dont l’angle est beaucoup plus aigu que les pyramides égyptiennes. Mais Agnel nous montre aussi des monuments funéraires différents, en forme de “meules” de Monet, des constructions qu’on a rarement vues. Ces monuments sont tout à fait étonnants. J’ai beau chercher depuis des heures sur l’Internet, je ne trouve pas le nom de ces constructions. (Entre temps, interrogeant Juliette Agnel, j’apprends donc qu’il s’agit de “Kubas”, des tombes de cheikhs relativement récentes.)

Juliette Agnel, série “Taharqa la nuit”, photographie numérique sur papier Hahnemühle, 80 x 120 cm, Domaine de Chaumont-sur-Loire, Centre d’Arts et de Nature, Courtesy galerie Françoise Paviot
Juliette Agnel, série “Taharqa la nuit”, photographie numérique sur papier Hahnemühle, 80 x 120 cm, Domaine de Chaumont-sur-Loire, Centre d’Arts et de Nature, Courtesy galerie Françoise Paviot

Les images couleur que nous voyons à Chaumont-sur-Loire évoquent la série “Les Nocturnes”, qu’Agnel a produit en 2017, ou encore la série “La lune noire” (2018) ; même genre de ciel étoilé, et même tons, semble-t-il. Sauf que la série montre essentiellement des paysages, tandis que depuis Méroé nous faisons face à des paysages habités par des constructions humaines, et, encore une fois, ces dômes ont un effet d’étrangeté radical. Dans la “touche Agnel” il y a du mystère, depuis le début. Mais avec la série “Taharqa la nuit” (celle en couleurs), je pense que notre photographe a fait un bond de sept lieux dans le réel-imaginaire, soit cette partie du monde qui est à la fois physique et qui ne peut pas laisser l’imagination indifférente. À cause de ces dômes brunelleschiens j’ai, et ce n’est que mon ressenti, l’impression de visiter par l’image une autre planète, littéralement ; je suis projeté dans l’ailleurs — et je ne parle pas d’ailleurs “exotique”, mais un ailleurs radical, jamais vu ou pressenti auparavant. Une partie de la réussite de ces photographies tient bien sûr aussi dans la qualité du ciel ; ça crépite. 

Juliette Agnel, série “Taharqa la nuit”, photographie numérique sur papier Hahnemühle, 80 x 120 cm, Domaine de Chaumont-sur-Loire, Centre d’Arts et de Nature, Courtesy galerie Françoise Paviot

On aurait envie de ne rien écrire, tant tout cela est magnifique, pensant superflu l’ajout de mots. Mais pour ceux qui ne viendront pas à Chaumont-sur-Loire, il faut bien insister sur l’aspect insolite des photographies d’Agnel. « Insolite » signifie littéralement  « inaccoutumé à, ce dont on n’a pas l’habitude ». Mais il faut ajouter à ce caractère insolite et absorbant déjà signalé, le mot de beauté. Tout cela est très beau. Bien sûr, l’un des traits qui font la beauté de ces photographies c’est l’impossibilité actuelle dont elles attestent. Qu’est-ce à dire ? On ne peut pas, en un seul cliché, obtenir des détails aussi chromatiques, autant éclairés, en même temps qu’une nuit étoilée hallucinante. Agnel superpose cliché diurne au cliché nocturne. S’ensuit un effet qui peut sembler au premier abord comme allant de soi : nous voyons bien les éléments du paysage, comme s’ils étaient éclairés par des projecteurs… Si en photographie on peut bien sûr utiliser d’autre sources lumineuses que naturelles, ici tel n’est pas le cas. D’où le caractère différé (travail en amont) sur l’actualité de la rencontre avec les œuvres : ce que l’on voit n’est pas le résultat d’une seule actualité (il faut prendre ici le mot « actualité » comme un concept, qui, d’Aristote à Whitehead, signifie ce qui s’actualise ici et maintenant). Ainsi, Agnel n’a pas installé une batterie de milliers de Watts pour avoir ces couleurs. Une fois que l’on sait cela, n’en demeure pas moins un effet que l’on ne peut qualifier guère autrement que de magique.

Le terme de « magique » n’est pas utilisé ici par paresse intellectuelle — comme quand on écrit « c’est beau », « c’est magnifique », parce qu’on ne sait pas quoi dire d’autre. Ainsi, l’adjectif magique doit être utilisé avec parcimonie (sinon, plus rien ne l’est). La magie tient à ce fait ontologique de la photographie, qui est de montrer l’impossible : comment est-il possible que la lumière emmène avec elle les objets et que le tout puisse être capté ? Personnellement, je ne le comprends toujours pas, même si j’ai lu comment ça fonctionne… De la même manière, je ne comprends pas comment des arbres peuvent se refléter en couleurs dans l’eau. Et peut-être que cette confession signale la différence entre « savoir » et « comprendre ». Car si beaucoup, comme moi, “savent” comment cela fonctionne, je pense qu’ils sont moins nombreux ceux aptes à en comprendre les lois physiques (j’en suis incapable). À partir de là, ce que je sais ne consiste qu’en un fil très ténu.

Il y a deux histoires à la photographie ; deux origines. Une française, et une anglaise. La française est liée au souci de la vérité, du témoignage pictural (ce que vous voyez est ce qu’il y a) ; confiante dans la vérité de son procédé, en cela rejointe très vite par la philosophie Positiviste (obsolète dès sa naissance). Et puis, il y a l’origine anglaise, qui est bien davantage liée à l’expérience. Depuis cette double origine, la photographie oscille entre vérité du réel/réalité et transformation de ce qui est (ce que vous voyez n’est pas ce qui est). Juliette Agnel s’inscrit dans cette école de l’expérience photographique : elle nous montre ici, avec sa série couleur, des paysages qui n’existent pas. Il est impossible, sauf en photographie, de superposer ainsi les temporalités ; en l’occurrence, fondre une photo prise de jour dans une image prise de nuit. Ce n’est bien sûr pas Agnel qui a inventé ce procédé, il fait partie de l’Histoire de la photographie, mais encore faut-il en faire quelque chose, et, depuis Gustave le Gray, avec sa technique du ciel rapporté (source ici), nous n’aurons pas manqué de ces images. La question, toujours, est Qu’est-ce que cela donne ?

Sous les dunes et nuits de Méroé,

par la pierre brûlée d’aromates et d’or,

la nuit happa le capteur angélique,

palmes ! et quand elle a montré ces reliques,

la solitude bleue et stérile a frémi

(avec l’aide de Mallarmé, Don du poème)

Juliette Agnel, série “Taharqa la nuit”, photographie numérique sur papier Hahnemühle, 80 x 120 cm, Domaine de Chaumont-sur-Loire, Centre d’Arts et de Nature, Courtesy galerie Françoise Paviot

J’ai l’impression, en terminant cet article, que quelque chose manque. J’ai cru entr’apercevoir dans un demi-sommeil le mot absent, enfoui maintenant dans les couches neuronales.

Léon Mychkine