Feuilleton : tentative d’approche de l’“être”-femme-artiste (avec Réjane Lhote et juliette Agnel) #3

Une  autre chose qui m’interpelle, dans la parole des artistes, c’est la description de leur corps dans l’espace de création, comment ils/elles se le représentent, et, là encore, nous avons un indice avec Lhote, lorsque je lui demande quelle est, pour elle, la différence entre peinture et dessin, et qu’elle m’apprend ceci :

« L: Je réponds que, déjà je ne comprends pas trop le débat dessin/peinture, et pourquoi la peinture serait plus privilégiée. Moi, je pense que ce que j’aime dans le dessin, c’est l’extension de la main ; c’est très spontané, très direct, et on ne peut pas mentir.
M: Et la peinture, ce n’est pas l’extension de la main ?
L: Dans la peinture, on pose une idée, on l’articule. Je trouve que la spontanéité du dessin est vraiment, pour moi, très importante, et j’aime le geste qui reste. Ce geste premier — que je trouve dans le dessin —, fait que c’est ma pratique privilégiée.»
 
Dans son Histoire des Animaux, l’admirable Aristote écrit que « la main est l’outil de tous les outils. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C’est donc à l’être capable d’acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné de loin l’outil le plus utile, la main.» Certes. Et puis, il y a ces pages admirables dans lesquelles Leroi-Gourhan (Le Geste et la Parole) exprime l’extraordinaire et véridique idée d’après laquelle l’outil est une sécrétion : «…nous sommes parvenus à cette notion de l’outil comme une véritable sécrétion du corps et du cerveau des Anthropiens. Il est logique, en ce cas, d’appliquer à un tel organe artificiel les normes des organes naturels ». Ce qui est intéressant, dans le dire lhotien c’est le fait qu’elle en oublie quasiment l’outil, mais, si nous suivons à l’instant ce que vient de nous rappeler, ou de nous apprendre, Leroi-Gourhan, la parole lhotienne est logique. En, effet sa réponse confirme la pensée du grand archéologue : entre sa main et le support, pour ainsi dire, il n’y a rien, rien d’autre qu’un outil (son corps), traçant.
 
Juliette Agnel, “Ø ÎLE”, 2013, camera obscura numérique, Halsnoy, Norvège, Courtesy de l’artiste
 
Passons à la photographe Juliette Agnel. Là encore, je suis certain qu’il y a quelque chose de l’être-femme-artiste que l’on ne trouve pas chez l’“être”-homme-artiste. Et j’irai jusqu’à dire que les femmes-artistes sentent beaucoup plus que les hommes-artistes — et peut-être même que l’on pourrait enlever l’adjectif en cette occurrence : je crois que, tout bonnement, les femmes sentent plus que les hommes. Le lecteur a bien compris (sinon, voir les épisodes précédents) que le sentir est une faculté, dont ont traité d’éminents philosophes, tels qu’Aristote, Descartes, ou encore Maurice Merleau-Ponty. Mais j’y reviendrai. Prenons l’exemple d’Agnel à Méroé (article ici):

« JA : Ce lieu-là, Méroé… Je ne sais pas ce qui se passe là-dedans, ils ont mis des trucs… c’est comme si je connaissais par cœur

LM : Ah oui ?

JA : Il y a des “forces” spéciales, vraiment. Et j’y suis allée deux fois pour vérifier… et

LM : Vous avez ressentie des choses

JA : Oui, il y a quelque chose. Mes pas ont été guidés, c’était très fort.»

Une artiste française, photographe, se retrouve dans un coin paumé, mais c’est à Méroé. C’est aussi un lieu chargé, très chargé ; et Agnel a ressenti très fortement cette charge du lieu. Notre artiste nous confie que c’est comme si, quelque part, au fond d’elle-même, tout avait déjà été guidé, comme d’ailleurs elle le dit. Ce n’est pas mystique, mais ce n’est pas forcément rationnel  — comme tout ce qui ressortit au sentir. Quand nous sentons un lieu, que nous y ressentons des sortes d’affects, qui se muent en émotions, pouvons-nous expliquer scientifiquement ces manifestations ? Non. Mais l’être humain est-il une créature entièrement rationnelle ? Non plus. Et, encore une fois, si l’on accepte le postulat que les femmes, en général, sentent davantage que les hommes, que supposer chez une femme-artiste ? L’explication que je vois ici, c’est que lieu a pris en charge Juliette Agnel, tout simplement. Il s’en est pour ainsi dire emparé. Ici, si l’on reprend mon vocabulaire expérimental, la “non-maîtrise procédurale” fut complète, et l’“énactivisme environnemental” au plus fort. Pour le dire vite, Agnel, dans le temps rétréci imparti, a eu le temps d’être emportée par le lieu, et en même temps de garder assez de présence d’esprit pour faire ce qu’elle devait. Le lecteur est prévenu : ma recherche est empirique (empeiria, « expérience », en Grec ancien) et mes exemples me servent d’indices, et ils en sont aussi, espéré-je, pour le lecteur. En voici un deuxième. Quand je parle avec Agnel de la photo ci-dessus, en lien avec ce que j’appelle l’impossible photographique, voici l’une de ses réponses :

« JA :…c’est ce qui m’intéresse, d’où le fait que je cherche à montrer ces ressentis, ces émotions, et qui, en images, n’existent pas. Il y a aussi le côté “impossible” qui m’intéresse.»

Quand je dis que les femmes-artistes ont un rapport certain avec l’émotion… Voyez ? L’artiste ressent des émotions, ce n’est pas visible, ça ne se voit pas toujours, surtout quand le sujet n’est pas humain (entendez le portrait). Mais, tout de même, l’artiste-femme, ici, veut les faire sentir. Comment faire ? Comme ça. Et le pronom ça, forme courte de cela, bien entendu, c’est la photographie. Un/une artiste, entretient avec son medium, avec ses outils et ustensiles, un rapport qui est à cheval entre le rationnel (j’ai besoin de tel matériaux), et irrationnel : j’entretiens avec mon medium et ses paraphernalia une ou des relations spécifiques, uniques. Mais, encore une fois, l’artiste n’entretient pas qu’avec son medium des relations spécifiques ; et ce type de relations s’étend bien entendu à l’environnement, et justement, à Méroé, Agnel a parlé « de l’enthousiasme, de l’excitation, la beauté des lieux » ; mais aussi de ce qu’elle appelle « l’énergie des lieux en eux-mêmes ». Bon, là encore, je n’ai jamais surpris un artiste-homme me déclarer ce genre de relations, même si, parfois, et peut-être, que tel ou tel artiste-homme peut admettre qu’un lieu est chargé, je n’ai vu nulle-part une assertion du type de celle d’Agnel, soit de celui où le lieu vous porte, enfin, les énergies du lieu (à part peut-être le témoignage de Jeffrey Blondes, mais, faut-il alors s’en étonner, qui a une pratique immersive depuis son propre corps dans l’espace du paysage qui est tout à fait exceptionnelle). Encore une fois, je ne suis pas omniscient, et procède à partir de mes propres matériaux de recherche.

Une autre chose qui m’a intrigué dans le dire d’Agnel, c’est sa manière de décrire sa relation avec son 6/7 moyen format, qu’elle qualifie de charnel :

« C’est très charnel, en tout cas pour moi. Il y a une grosse différence dans l’image. Je prends beaucoup de plaisir avec le numérique, mais l’argentique, c’est quand même une autre matière. C’est toujours de matière dont il s’agit, et la matière de l’argentique est sublime. »

J’ai rencontré des photographes, et je n’ai jamais entendu dire de l’un seul qu’un rapport avec l’argentique pouvait être charnel. C’est une confidence tout à fait significative. Et, de la même manière que Réjane Lhote oublie l’outil entre sa main et le support (à juste titre), Juliette Agnel, en quelque sorte, opère une fusion méréologique entre elle et la matière même de son appareil, mais, encore plus au cœur de ce qu’on appelle, en méréologie, la fusion, de la pellicule. La méréologie est la science logique du Tout et Parties, à savoir que des éléments, au départ hétérogènes, peuvent s’assembler, s’associer, et fusionner. On pourrait très bien parler de relation hylémorphique (esprit/matière, affect/concept), mais il ne s’agit pas de cela ; ce dont il s’agit, à vrai dire, je n’en ai jamais vu ailleurs l’expertise, et, en quelque sorte, et comme on dit, j’essuie les plâtres dans mes spéculations. Nous avons une artiste qui, depuis un matériau niché au fond de son appareil photographique, éprouve une relation charnelle. Du point de vue rationnel, cela ne fait aucun sens. Mais, encore une fois, le domaine de l’art n’est pas l’apanage du rationnel. Cela ne veut pas dire que ce qui touche à l’art serait irrationnel, l’art est un mixte, qui contient, certes, du rationnel, et de l’irrationnel, mais tant d’autres choses… Cependant, à partir des éléments fournis par Juliette Agnel, je l’ai relancée pour avoir des précisions, et voici ce qu’elle m’a répondu :

« Pour moi la matière je l’utilise et la manipule depuis ma première série, c’est ma base, c’est l’argile de mes images. C’est ce qui me meut, et qui me donne envie de faire de la photographie. La matière, c’est le grain, et c’est l’image sans l’image, c’est avant l’image même. C’est l’équivalent à la matière picturale, lorsqu’on fabrique sa matière première avec ses pigment et son liant. C’est aussi ce qui me permet d’établir une distance avec le réel et une image qui pourrait être trop froide par exemple avec le numérique qui donne tout et ne retient rien. » Parole d’artiste.

Personne, à part une artiste, n’est en mesure d’énoncer des paroles semblables. Je vois déjà, derrière l’écran, mon amie S. qui se redit que les artistes ne sont pas des demi-dieux, car c’est ce qu’elle prête à mes pensées. Mais, dirais-je, je ne pense pas du tout que les artistes sont des demi-dieux. En revanche, et je le redis, les artistes sont des êtres “à-part” ; et, s’ils ne l’étaient pas, ils ne seraient pas des artistes. Après, ne vivre que depuis une impulsion strictement nécessaire qui fait que l’on doit créer ne vaut pas blanc-seing. Ce n’est pas parce que l’on s’est découvert une “vocation” d’artiste que l’on va produire de l’art. À ce compte, se serait un peu trop simple. Mais là est le jeu cruel de la vocation artistique. Cependant, pour en revenir à Agnel, et pour ma part, je ne puis me trouver que saisi dans sa parole.
 
On lit souvent que l’art de tel ou telle est poétique. Ce genre de qualificatif m’a toujours consterné. Mais, à la réflexion, je crois bien que l’on se trompe à chaque fois de cible. Ce n’est pas le travail, ou l’œuvre, qui est poétique ; c’est la parole de l’artiste. En ce sens, à un certain moment, chez certaines femmes-artistes, tout à coup, jaillit la parole poétique, et c’est à chaque fois, pour elle, une évidence, et, pour l’auditeur, un moment spécifique, et rare. Mais, dernière précision, il ne faudra pas recevoir l’adjectif « poétique » comme un édulcorant, une saveur typiquement féminine, bien aimable. Pas du tout. Il faut bien plutôt le mettre en parallèle avec l’écriture de Leroi-Gourhan, soit la description poïétique d’opérations esprit-corps-technologie-environnement qui, pour partie, nous échappent encore, et que, justement, la parole des artistes-femmes nous permet de saisir dans sa demi-clarté, pour nous, qui n’y avons pas nécessairement accès.
 
Photo en Une : Juliette Agnel, “Ø ÎLE”, 2013, camera obscura numérique, Halsnoy, Norvège, Courtesy de l’artiste
 
Léon Mychkine