La propagande en Centre d’art

Des nouvelles du CCCOD de Tours, cet énorme bâtiment, accouché de l’ancien CCC d’Alain Julien-Laferrière, et du Fond Olivier Debré, qui aura fait déménager l’École des Beaux-Art, du coup détruite sauf la tour, pour être exilée plus loin… Était-ce un signe ? Toujours est-il que la “mailing list”, l’infolettre, nous dit :

Figure 1

Redonnons ce fragment :« reconsidérer les genres de la peinture traditionnelle d’un point de vue féministe, intersectionnel, intergénérationnel et queer.» Ce doit être l’âge, pardon, mais je ne comprends rien à ce charabia ; cependant que c’est très certainement limpide pour les générations plus jeunes, celles qui baignent dans cette novlangue (‘Newspeak’, écrivait Orwell), sans même chercher à savoir si on y rencontre des crocodiles, cependant que les vieux singes restent méfiants. On leur pardonnera.

La Connaissance, traditionnellement (boomer alert!), n’est pas discriminante, elle ne s’adresse pas à une espèce de secte qui détiendrait les clés et codes d’un langage spécifique. Or c’est cela qui est en jeu dans ce verbiage. En effet, que signifie, déjà, reconsidérer les genres de la peinture traditionnelle d’un point de vue féministe ? Comment reconsidère-t-on un tel sujet que Judith et Holopherne de ce point de vue, tout en supposant qu’il existerait Un point de vue féministe ? Mais il en irait exactement de même si la proposition consistait à « reconsidérer les genres de la peinture traditionnelle d’un point de vue masculiniste.» Notez par ailleurs que si une Institution muséale proposait une École d’Art Masculiniste, ça ferait sûrement grand bruit… Ce n’est pas du tout tendance. À l’inverse, bien entendu, les adjectifs dans le communiqué sont tous tendances, et même tendance + +. Mais est-ce intelligible ? Est-ce pertinent ? Pour les tenants de cette idéologie, oui. Mais que viens-je d’écrire ? Le mot idéologie. S’agit-il de cela ? Oui. Une pratique artistique et pédagogique qui se réclame d’une tendance politique (il s’agit aussi de cela) est idéologique. Quand vous contemplez un tableau d’Agnes Martin, percevez-vous l’idéologie en deça ? Question absurde. Face à ‘Fillette’ (1968) de Louise Bourgeois (article ici), y a-t-il là un message féministe ? Bien malin qui saurait le dire. Face à un tableau de Francis Bacon, peut-on deviner que ce brave homme dévoré de souffrances toute sa vie durant était alcoolique et homosexuel ? Non. Et c’est tant mieux. Pourquoi ? Encore une fois, un art qui ne viserait qu’une seule lecture est un art idéologique, ou bien démuni. Nous avons connu ce genre d’“art” par le passé, et il était déjà mort-né, ce qui n’a pas empêché d’aucuns de labelliser l’expression “Art Totalitaire”, ce qui est une formule oxymorique, s’annulant elle-même (il ne s’agit pas de poésie). Mais la grande différence entre l’art totalitaire c’est que si ce dernier entendait unifier tout un pays, un peuple, sous la même bannière idéologique (le communisme, le nazisme, le fascisme, et tous ses dérivés dans toutes les dictatures du monde), l’art “genré” part généralement d’un seul point de vue individuel : “ma vie et mes droits sont paradigmatiques en eux-même et intrinsèquement et ils doivent être portés à la connaissance de tous”. Il ne saurait être question de comparer ce qui ne peut l’être, il s’agit simplement de pointer la réserve que nous pouvons avoir face un art qui se veut idéologique, quel que soit, après tout, son niveau d’organisation. Et c’est bien pour cela — ce réajustement d’échelle —, que si des artistes intentionnent de produire un art masculiniste, féministe, queer, décolonial, naturopathe, ayurvédique, naturel, bio-dégradable, soit!, et grand bien leur fasse ; mais il est pour le moins questionnant, et contestable, que l’Institution reprenne à son compte quelque idéologie artistique que ce soit. Cerise (décongelée) sur le gâteau : il y a de très fortes chances pour que l’art genré soit particulièrement mauvais (Figure 1: photographie de l’artiste Johanna Parcheco Surriable, née en 1984 à La Paz, Bolivie, à côté de l’une de ces œuvres, en tournée au CCCOD et, le moins que l’on puisse dire, c’est que cela, comment dire ? “hurle”, et, comme nous sommes habités toujours par une bonne charité chrétienne, nous avons recherché sur l’Internet d’autres illustrations, qui, hélas, n’ont pas provoqué ce qu’en langage mystique on appelle le salut. Évidement, il existe bien d’autres artistes qui revendiquent un art “genré”, et nous pourrions en citer quelques uns, et unes, mais à quoi bon davantage charger une barque déjà bien mal engagée pour flotter ?)

Mais, comme si cela ne suffisait pas, le CCCOD se tire une seconde balle dans le pied avec cet autre communiqué, qui nous indique que va reprendre son “École Féministe de Peinture”, en annonçant cet important prolégomène :« Nul besoin d’avoir des compétences particulières. Ces ateliers sont ouverts à tous et gratuits.» Je ne voudrais pas faire du mauvais esprit, mais une École Féministe de Peinture qui vise les femmes (a priori) et qui précise qu’il n’est nul besoin d’avoir des compétences particulières, ça commence mal. Ou bien le souffle du génie créatif est tapis dans une théière d’un local du CCCOD, et prêt à envelopper les ouailles ? On peut se poser la question. À vrai dire, ici, sont conjugués deux crashes d’avions : la théorie de l’Esthétique relationnelle abouchée à celle de l’esthétique genrée. Cette conjugaison remonte d’abord aux programmes théoriques et happenings promus par l’Art Sociologique (article ici), et réactivés par N. Bourriaud, sous un autre terme (faire du faux-neuf avec du vieux), donc : l’esthétique relationnelle, dont le slogan, infiniment démagogique serait : L’artiste, c’est vous ! D’un côté, 1) tout le monde peut venir faire de l’art (nul besoin d’avoir des compétences particulières), mais on peut, là encore, s’interroger sur la pertinence de faire équivaloir féminisme et ignorance, et, sans vouloir voir le mal partout, on se demande si cette prévenance ne rebondirait pas dans certain inconscient collectif dont l’antienne serait de dire que, bien souvent, “les femmes, de toutes façons, n’y connaissent pas grand-chose en art”. Peut-être, encore une fois, que je vois le mal partout, mais il n’est pas impossible que le dispositif énonciatif n’aura pas fait que dresser l’oreille de votre serviteur. 2) De l’autre côté, on est prévenu ; l’atelier est très positionné : féministe, intersectionnel, intergénérationnel et queer (n’en jetez plus !). Ça concerne combien de personnes ? Peut-on accéder à ce précieux enseignement sans partager aucune des caractéristiques revendiquées ? Dans sa nouvelle préface (1999) à son Gender Trouble paru neuf ans auparavant, Judith Butler écrit :« Il m’a semblé, et il continue de me sembler, que le féminisme devrait être attentif à ne pas idéaliser certaines expressions de genre qui, à leur tour, produisent de nouvelles formes de hiérarchies et d’exclusion. En particulier, je suis opposée à ces régimes de vérité qui ont stipulé que certains types d’expressions genrées se révélaient être fausses ou dérivatives, et d’autres, vraies et originales.» On le voit, on le lit même, pour la Grande Figure (non voulu de sa part) du genre, il ne s’agit pas, dans les revendications, parfois légitimes, de renverser l’ordre existant, disons, afin d’en établir un autre, calqué sur un fonctionnement hiérarchique et électif ; car à quoi servirait-il de substituer une inégalité par une autre ? (“j’appartiens à tel groupe et pas à celui-là”, “je ne parle que pour ce groupe”, etc.). Pour le dire ainsi : S’inscrire dans un régime démocratique historique en clamant que sa nature historico-génétique est mauvaise au profit de revendications particularistes et archipéliques ne peut aboutir qu’à une régression, la question étant, finalement, non pas :« Moi, Ma Vie, et Mes Revendications contre » (une supposée dictature normative et doxologique) mais, plutôt « comment enrichir la notion historique et progressive de Sujet ? » Il appert que la plupart des revanchards particularistes n’ont pas intégré cette notion fondamentale de l’Occident tout en s’en réclamant, puisque, paradoxalement, s’ils trouvent l’audace de s’exprimer dans l’espace public, c’est bien parce qu’ils ont intégrés qu’ils sont des Sujets ! Autrement dit, à ce compte, on ne peut pas être plus royaliste que le roi.

PS. Cet article n’est plus raccord avec l’actualité immédiate du CCCOD. Je l’ai écrit en novembre dernier, et laissé en attente, presque en sursis perpétuel. Et puis ce jour je reçois des nouvelles du CCCOD, et constate que la ligne queer-machin-truc-intersectionné continue. C’est donc une politique revendiquée, programmée, dont il s’agit. Trouvant cette propagande pour le moins problématique, il m’a paru utile de le mettre en ligne.

En Une. Aperçu d’une œuvre de Johanna Parcheco Surriable, en vente 2500 €, ce qui est assez cher pour ce que cela semble.

 

Le “genre” contre le “Sujet”, ou l’idéologie du ressentiment

 

Léon Mychkine

 

 

 

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