Fragonard escrimeur ? (feat Frédéric Messager, et Chardin)

Je suis certainement, je ne sais pas comment dire, obsédé ?, préoccupé ?, interloqué ?, par les commencements. Et c’est pourquoi j’aime tant l’étymologie, par exemple. Donc, je cherche de l’art, je regarde aussi à travers le temps. Cherchant une référence d’un tableau vu au Louvre je me trompe, et prend un détail photographié pour du Watteau, de mémoire, ce qui est du Fragonard (“La chemise enlevée”), dont j’ai retrouvé des gros plans faits en 2017. Du coup, je regarde sur l’Internet la chronologie des tableaux, et je retombe sur celui que je croyais connaître, la “Jeune fille lisant” (circa 1769). Je clique, et clique de nouveau : gros plan :

Non mais, cette tête ! Vous voyez ? Non ? Voici :

Voyez ces coups de pinceaux, ce mélange de couleurs ! Il y a une dynamique du geste totalement stupéfiante. Hier soir, mon ami l’artiste Frédéric Messager me téléphone, et, après les formules d’usage (ça va ? ça va pas ?) je lui dit que j’écris sur Fragonard et Chardin. Il ouvre l’Internet et regarde en même temps que moi, et nous voilà, éperdus d’admiration et d’étonnement (d’étonation ?), à détailler le tableau de Frago !

Je lui indique le visage, le pinceau infatigable ; il me parle aussi tout à coup de la collerette, il voit ce que je ne remarquais pas. Regardez ces traits dans le blanc d’icelle et dans la broderie de la robe. Frédéric suppose que Frago a retourné son pinceau et qu’il a tracé direct dans la matière pour faire le volume ! Et je dis « oui ! », tu as raison. Et il ajoute que cela lui arrivé de faire ainsi

Voyez ? Frago (comme on l’appelait encore ainsi jusqu’au début du XXe), trace dans le frais, grave presque, les frisotis et pliures du tissu. C’est assez extraordinaire non ? Et ce voile blanc qui part de la gorge (comme on disait) et rejoint la collerette : un lissé, et hop ! c’est fait ; au risque de laisser des filaments non remplis, qu’importe ! C’est l’idée qui compte aussi. Du coup, et a posteriori, c’est-à-dire ce matin, ce gros plan permet de voir aussi comment c’est peint. C’est assez incroyable, quand même. Voyez ces coups de pinceau pour former l’étoffe de la robe ! Non mais, c’est quoi ? (je parle jeune, et même adulte, hélas!). Depuis quand des coups de pinceau multidirectionnel, sans fondu, donnent-ils l’idée d’un tissu ?

Mais Frédéric me signale quelque chose d’évident, et que je n’avait fait qu’entr’apercevoir : quel contraste entre le calme reposant et reposé de la jeune liseuse et le fourmillement énergique du pinceau ! Fragonard nous dépeint un paradoxe visuel : une touche vive, multicolore, extrêmement fluide et lumineuse, dans un contexte d’un très grand calme ; mieux, de concentration (la jeune femme). La rambarde m’étonne. J’y vois un signe de démarcation entre le peintre et son modèle ; ne pénètre au-delà que de la couleur. Son ami l’abbé Saint-Non (quel nom magnifique !) écrit que Fragonard aura fait des « milliers d’études, ces bistres enlevés en courant, quelquefois carminés de laque, ces sanguines roulantes, ces pierres d’Italie fouettées et sabrés de crayonnages, toutes ces croquades joliment francisées et pimpante de ce flamboyant apporté de l’atelier à Paris ». Et voilà d’où vient l’expression que Fragonard peignait comme s’il pratiquait l’escrime… On dit de Fragonard que c’est un peintre rapide ; comme s’il peignait vite. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il peint moyennement bien ? Qu’il peint bien mais vite ? Qu’il ne perd pas de temps ? Ou bien, ou bien… dit-on « rapide » pour ne pas dire « moderne » ? Mais moderne, ici, et pas ailleurs, comme un coup d’épée majestueux.

Dans le Salon de 1767, Diderot écrit : «  En général, Fragonard a l’étoffe d’un habile homme ; mais il ne l’est pas. Il est fougueux, incorrect, et sa couleur est volatile. Il peut aussi facilement empirer qu’amender ; ce que je ne dirais pas de Taraval. Il n’a pas assez regardé les grands maîtres de l’école d’Italie. Il a rapporté de Rome le goût, la négligence et la manière de Boucher, qu’il y avait portés. Mauvais symptôme mon ami ! Il a conversé avec les apôtres ; et il ne s’est pas converti. Il a vu les miracles ; et il a persisté dans son endurcissement. » Gustave Kahn rapporte que Boucher aurait dit à Fragonard avant de partir pour Rome : « Si tu regardes trop Michel-Ange et Raphaël, tu es foutu.» (Pierre de Nolhac a une version plus douce : « Tu vas voir les Italiens, mon garçon ! Si tu prends ces gens-là au sérieux, tu es… perdu !»). Fragonard, accompagné d’Hubert Robert, part à Rome. Il restera en Italie de 1756 à 1761. Le dernier Salon date de 1771. Diderot a-t-il eu l’occasion de voir “La Liseuse” de 1769 ? Je ne le sais pas. Qu’eut-il dit ? Eut-il aimé ? Il y a bien aussi, chez Chardin, qu’il aimait tant, une façon un peu discontinue parfois de poser la touche, mais peut-être cela resterait-il trop grossier pour Denis. À ce propos, il faut savoir que c’est Boucher qui avait envoyé Fragonard chez Chardin, pour apprendre l’art. Comme l’écrit Kahn : « Boucher n’avait point envie de prendre au rudiment, il l’envoya à Chardin, son émule, chez qui Fragonard ne fit pas grand’chose », il y resta six mois. Quand il revint, et montra son travail à Boucher, ce dernier le prit comme élève. Alors, posons-la question, que tout le monde se pose : Que peint Chardin en 1769 ? Ceci, dont je ne montre que deux gros plans :

Pris à mi-corps, on reconnaît peut-être, un couple de poissons. Mais ils sont plutôt à deviner qu’à s’évidencer (je propose ici un néologisme, d’accord ? Le verbe “évidencer” serait plus direct que “ressembler”, car on cherche toujours, même rapidement, la ressemblance. À voir…). Mais bon, regardez ce gros plan : comment tiennent ces touches de pinceau sur les crâniates ? Elles ne tiennent pas, c’est l’art de Chardin qui les fait tenir, et, par extension, le regardeur.

Là encore, Incise, nous voici, à distance mais en même temps, Frédéric et moi, en train de regarder des images de tableaux de Chardin. Nous sommes éperdus d’admiration et d’émotion. Et l’émotion, c’est d’ailleurs exactement ce que disait Diderot ou l’intéressé, je ne sais plus, à-propos de la peinture. Il (D ou C) disait : “Peint-on avec des couleurs ? Non, on peint avec le sentiment.” Frédéric adore Chardin, il me dit plein de belles choses sur ses tableaux. je lui dit que je compare celui de Frago avec sa “Nature morte aux poissons, légumes, gougères, pots et huîtres sur une table” (1769).

Frédéric remarque qu’il y a toujours quelque chose qui dépasse dans les natures mortes de Chardin. Ici, des racines (de radis ? ou je ne sais quoi, si vous avez une idée…). Je remarque à quel point Chardin est le peintre du temps, du temps des choses, car il y a du temps dans la plupart de ses natures mortes ; et, mettre du temps dans la peinture, c’est quelque chose ! Et ce temps n’a rien à voir avec le temps du regardeur, il s’agit d’un temps ou d’une temporalité intrinsèque au tableau. Cela relève du miracle (en toute bonne laïcité, pas de bondieuserie ici). Notre conversation va bon train sur Chardin, et nous en sommes émus. Retour à Frago, avec cette main, que j’indique à Fred :

Non mais ! Qu’est-ce que cette main ? Je remarque qu’il semblerait qu’il n’y aucune phalange dans ces doigts, et Fred ajoute que cela semble peint d’un seul geste, ou tout comme. Elle fait penser à un petit poulpe. Mais rien de dénigrant ici, c’est plutôt la reconnaissance, encore une fois, du geste de peintre chez Fragonard. La grâce. On remarque qu’on ne voit rien dans ce petit livre. Là encore, quelques coups de pinceau, et hop ! ça ira pour les lettres. Tout à coup, je remarque la main gauche :

On dirait un morceau de jambon (industriel) ! Trêve de plaisanterie. Je me dis que les peintres n’ont pas fini de nous étonnermerveiller ! (Et je remercie Frédéric, car nous avons eu une conversation merveilleuse).

 

REFS

 Jean-Honoré Fragonard, “La Liseuse, ou La Jeune Fille Lisant”, 1769, huile sur toile, 81 x 65 cm, National Gallery of Art, Washington D.C. 

Jean Siméon Chardin, “Nature morte aux poissons, légumes, gougères, pots et huîtres sur une table”, 1769, 67 x 58 cm, huile sur toile, J. Paul Getty Museum, Los Angeles

L’art et le beau, n°3, Fragonard / texte de Gustave Kahn, 1907. Libraire artistique et littéraire, 6, rue du Bac /// Pierre de Nolhac, Fragonard, 1732-1806, Goupil & Cie, éditeurs-Imprimeurs, Manzi, Joyant & Cie, éditeurs-Imprimeurs, Paris, 1918

PS. Avant de juger pédant ou ridicule l’usage du mot « icelle », notez qu’il est encore employé dans le langage juridique : “La maison et les prés attenants à icelle. Iceux époux. Je, huissier X, déclare m’être transporté au domicile d’icelle.“ Partant, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas en user ailleurs.

Léon Mychkine