Série “Qu’est-ce que l’Art contemporain ?” Avec Éric Provenchère (#1)

Bonne question, n’est-il pas ? Prenons le peintre Éric Provenchère. Sa production est diverse et variée. Ce qui m’intéresse, pour ce jour, cette soirée (il est 18:23, comme dirait Manchette), ce sont ses “bancs de touches, (tablettes)” 

Éric Provenchère, Série « banc de touches, (tablettes), Sans titre”, acrylique/bois”, 29 x 40 x 4 cm

Avec les “vrais”, c’est toujours la même histoire, la même base : comment créer après ? Comme l’écrit Heinrich Klotz (historien de l’architecture) : ‘Not only function but fiction as well’ // pas seulement fonction mais aussi fiction ». Longtemps, en peinture, par exemple, ce n’est pas le medium qui racontait une histoire, c’était le dépeint, le motif, le genre, le style, mais tout ça passait “par dessus” la matière, le matériau lui-même. Durant le XXe siècle, c’est souvent le medium qui a pris le dessus, et, parfois, en balançant par la fenêtre, ou en jetant sous le bus, le prétexte, le genre, etc. Et, peu à peu, certains artistes ont voulu libérer, as it were, la peinture de sa soumission à la prothèse “naturelle” : pinceau, brosse, etc. Et je pense ici, et à ma modeste mesure je lui rends hommage, à Shozo Shimamoto, membre du Mouvement Gutai, qui écrit, en 1957, à-propos de l’invention de la brosse : « Je pense que tout d’abord on devrait libérer la peinture de la brosse. La peinture ne peut être libérée tant que la brosse n’a pas été cassée et jetée et que de la distance se soit installée avec elle. La peinture ne commence de vivre que jusqu’à ce qu’elle soit libérée de la brosse. » C’est très beau, ce que déclare ici Shimamoto. Pourquoi est-ce très beau ? Parce que le Mouvement Gutai était persuadé que l’art traditionnel avait phagocyté toute tentative d’émancipation, au sens de liberté, de tout medium ; avait sclérosé la matière elle-même, comme l’écrivait Jirô Yoshihara : « L’art Gutai ne transforme pas, ne détourne pas la matière ; il lui donne vie. Il participe à la réconciliation de l’esprit humain et de la matière, qui ne lui est ni assimilée ni soumise et qui, une fois révélée en tant que telle se mettra à parler et même à crier. L’esprit la vivifie pleinement et, réciproquement, l’introduction de la matière dans le domaine spirituel contribue à l’élévation de celui-ci.» Il ne s’agit pas d’inscrire directement ici Provenchère dans les suites contemporaines du Mouvement Gutai, mais de rappeler qu’il a existé, à un certain moment de l’Histoire de l’art contemporain (comme par hasard avant la date que j’aurais établi moi-même, en me basant sur les œuvres de Donald Judd), une tendance très claire qui entendait libérer les matériaux premiers, les matières, etc., et que cette tendance, là, tout à coup, je ne la vois pas mieux signifiée que depuis le Mouvement Gutai. J’ajoute que cette “autre” origine de l’art contemporain s’inscrirait radicalement différemment de celle, étasuinenne, car tandis que l’une entendait maîtriser les processus dans l’élaboration des matériaux au point de les faire usiner, l’autre entendait rendre vie au matériau en le laissant s’exprimer.

Inventer — chercher —, des manières de peindre (c’est cela, aussi, l’AC)

Notez le geste de Provenchère : installer à la perpendiculaire (et non à la verticale) une toile sur châssis, du moins, ce qui y ressemble très sensiblement, et y poser, ou bien y laisser s’y déposer, des “crachats” de peinture. Qu’on ne s’offusque pas du terme ! Le mot « crachat » signifie aussi décoration honorifique (consultez donc des exemples dans Le Grand Robert de la Langue Française, c’est très intéressant). Donc, reprenons, parce qu’il y a déjà à penser ici. 1) Provenchère contrarie l’accrochage traditionnel — si l’on peut dire qu’il y a encore quelque tradition que ce soit en art contemporain, mais on reconnaîtra que, même en peinture, les tableaux sont accrochés à la verticale, toujours, et jamais à l’horizontale (cela traduirait-il un manque patent d’imagination ?). Mais, en l’espèce, s’agit-il d’un tableau, puisque notre artiste utilise le terme de « tablette », ainsi que l’expression « banc de touches »? Se refuse-t-il a nommer cette série “tableaux” ? Ou bien y a-t-il une autre raison ? (Je lui demanderai durant notre entretien). Mais, j’ai envie de répondre, pour ma part (c’est moi qui suppose), qu’il s’agit de tableaux ; car je crains que l’appellation donne l’image d’une peinture posée sur un support, un support qui, par son nom, justement, évoque une dissociation entre matière et support. Or, si l’on dit “tableau”, alors nous avons un ensemble homogène. 2) Un tableau (j’assume) horizontal, comme un plan (architecture), sur lequel sont déposés des crachats de peinture, formant tapis, accrétion minimale, en déclinaison négative (vers le haut). Je disais « ensemble homogène » ; voici une preuve ↓

Voyez cette bavure sur le bord du tableau (?), c’est un signe d’adhésion, d’adhérence, de solidarité. Et puis, toute de même, cette “tablette”, elle est travaillée, non ? elle est peinte, et d’une manière voulue, et pas juste pratique. Bon, et j’anticipe sur l’entretien (enregistré pour le moment), Provenchère ne voit aucun inconvénient à ce que je désigne ces tablettes en tant que “tableaux”, il en tombe même d’accord. Voyez, sur ce détail ↑, rien que la manière dont ce bleu ciel semble éclabousser le marron en surplomb, on pourrait gloser à ce sujet (une vague turquoise sur la roche. Je di-vague). Parce que, il faut bien en avoir conscience, et c’est du moins ce qu’il me semble, l’artiste contemporain n’est pas moins attentif et soigneux que ceux de la “Tradition” ; il fait attention à chaque apposition.

Si vous le voulez bien, cher lect-rice-eur (hi hi !), passons à une autre “tablette” :

Éric Provenchère, Série « banc de touches, (tablettes), Sans titre”, acrylique/bois”, 29 x 40 x 4 cm

On dirait de la pâtisserie, quelque chose de comestible en tout cas, tant les couleurs sont palpables et appétissantes à l’œil. Puisque le spectateur se tient en position surplombante, car les “tablettes” sont généralement fixés à une hauteur entre d’1,30 et 1,40 m, espérons que ce dernier n’ira pas y plonger les narines, se croyant chez Ladurée ! Mais, remarquera le fin connaisseur ; chez un Ladurée postmoderne ! cela va sans dire. (Je crois qu’il existe vraiment un art postmoderne, car je n’écris pas ce terme pour “faire genre”, comme on dit à l’oral — il suffit d’ailleurs de lire mes articles où j’étudie le terme pour s’en rendre compte).

Passées plusieurs réflexions, et du temps, je me dis que l’on pourrait aussi penser à des fleurs, les restes d’un bouquet fané, dont on a enlevé les tiges et leur vase ; ne restent que les pétales, jonchant, donc, la “tab let te”, du coup… Et alors, bien sûr, cela paraît évident : C’est une nature morte ! Bravo Provenchère ! Admettons que ma petite fiction soit vraie, vérifonctionnelle, alors Provenchère aura fait un grand détour, partant du frontal — de la matière picturale brute, en apparence —, pour arriver au connu, pour ainsi dire, sans marquer un point final, parce que, sinon, ce serait une version “cheap” de la subversion. Or, qu’on se le dise, Provenchère est un artiste subversif, dans le noble sens du terme. Du coup, il faut prendre mon interprétation réaliste (vestige d’un bouquet, ou, mieux, “l’absence de tout bouquet”) pour une plaisanterie aimable, une perche tendue vraiment vers le visiteur tout à fait candide, innocent ; bref, ce que vous n’êtes pas si vous êtes ici.

Reprenons, une dernière fois, avant de baisser le rideau. Vous entrez dans une galerie, et vous voyez, en perspective, ceci :

Éric Provenchère, Série « banc de touches, (tablettes), Sans titre”, acrylique/bois”, 29 x 40 x 4 cm

Vous vous dites : « On dirait un paysage », une sorte de landscape science-fictionnel. Vous êtes miniaturisé (comme dans Le Voyage Fantastique), c’est-à-dire que vous êtes sur la tablette, qui est grande comme une île, du coup. Vous pilotez un Rover sur Kepler-438 b (i.e., une exoplanète officiellement habitable), et vous êtes en train d’avancer, vous rapprochant, oui, de ces créatures polymorphes et polychromes. Depuis votre vaisseau, dans la phase d’approche, vous aviez noté l’étrange perpendiculaire géologique blanche qui semble barrer l’horizon, mais vous devrez encore, une fois rejoint la zone, tester le matériau, et répondre à la question : L’univers s’arrête-t-il là ?

PS. J’ai écrit, il y a très peu, que Fabien Boitard est un « peintre courageux », et j’en dirai tout autant d’Éric Provenchère. Le courage, en termes artistiques, et pour le dire vite, c’est poser ses règles, tout en permettant l’accès ; c’est poser les règles de l’exigence contemporaine, celle d’être “de son temps”, et non pas de re-jouer la petite musique, qui, en son temps, fut grande, mais qui, passée au tamis des écoles, est devenue un nouvel académisme, ce dont nous étouffons pour partie, d’ailleurs, et qui masque, pour l’autre partie, ce qui serait détonant dans le visible.

PPS. Comme je parie que la plupart d’entre vous, chers lecteurs, n’irez pas chercher dans le Grand Robert, voici une citation afférente au crachat : « Près du Maître, les Dignitaires s’étageaient, couverts de rubans, de crachats et de plaques honorifiques.» (Laurent Thailhade, Contes et poèmes en prose). J’ajoute que j’ai signalé à Éric que le mot « crachat » m’était venu quasi spontanément, que j’avais vérifié sa pertinence, ce qui, une fois su, il me confia que cela faisait alors signe vers l’« ornementation », et que cela « n’était pas pour lui déplaire ».

 

Refs /././. Shozo Shimamoto, ‘The Theory Of The Curse Of The Brush’, Gutai, n°6, 1 April 1957 /././. Jirô Yoshihara, Manifeste de l’art Gutai, [Extrait] (1956), ‘Gendai bijutsu sengen’, Traduction, Francette Delaleu ././

Entretien à suivre très bientôt

 

Léon Mychkine