La peinture (oui!) d’Olivier Masmonteil. Partie 1

La peinture a le vent en poupe. On en voit partout. Tant mieux ! (Pour ceux qui aiment la peinture). (Mais comment peut-on ne pas aimer la peinture ?). Mais, forcément, l’offre dépasse toujours la demande. C’est ici qu’il faut se rappeler que le créateur peut être rusé. Il peut connaître la ruse intimement. Ainsi, modèle canonique, c’est Zeus qui, littéralement, avale Métis, Déesse de la Ruse, sa première femme, « pour se l’assimiler tout entière » (Vernant). Vous me suivez ? Le créateur a avalé la ruse. Il sait comment y faire. De la même manière qu’on peut apprendre à écrire aux États-Unis, à devenir écrivain, grâce aux cours de creative writing… Connaissez-vous la date à laquelle on a commencé à enseigner comment écrire dans les universités américaines ? 1880 !

La peinture d’Olivier Masmonteil (né en 1973) est extraordinairement séduisante. Extraordinairement. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, curieusement. Car la séduction, par définition, est bien ce qui agit sur le champ. Or, si j’ai déjà vu des peintures de Masmonteil, là, vers midi, en ce dimanche 08 septembre 2019, tout à coup : paf ! une séduction semblable à un coup de foudre me prend entièrement. Je suis ravi. C’est cela, être ravi : être pris de force (du latin populaire rapī re, altéré du latin rapere, entraîner avec soi, enlever de force, nous dit le CNTRL). On va dire que je suis enthousiaste. Oui, et comme on fait dire à Yavhé dans la Bible : je vomis les tièdes. La peinture de Masmonteil n’est pas tiède. Elle est chaude. Il y a une vie dedans. Ce n’est pas donné à tout peintre, de faire vivre la peinture. On en connaît des illustratifs, démonstratifs, procéduriers jusqu’à la maniaquerie, etc. Réussir à faire vivre la peinture, c’est fort, ou bien c’est “naturel”, pour un peintre qui y parvient. Donc, c’est fort et ce ne l’est pas. C’est comme l’écriture : elle peut être vivante, ou morte, ou mort-née ; elle peut claquer du bec, sans nourrir.

Olivier Masmonteil Stiller Sturm, 2018, huile sur toile, 46 x 55 cm. Courtesy de l’artiste.

Je cherche ce qui me séduit autant dans la peinture masmonteilienne… Je fais défiler les images sur l’écran.

 

Je crois que j’ai trouvé : C’est la lumière ! Les peintures de Masmonteil dégagent une lumière… ! Regardez un peu ce crépuscule ! C’est très étrange, et c’est très beau. Bon, mais encore ? Description réalisto-conceptuelle, comme certains disent, et lui-même ? Peut-être. Ou bien inspiré de la photographie (avec un temps de pause donné, on obtient aussi des lignes…) Ou bien ni l’un ni l’autre. Dans un entretien (ici), Masmonteil déclare : « Ma série de lignes marchait bien, mais je me sentais un peu dans une impasse  ». C’est très courageux, il aurait pu continuer, creuser et exploiter le filon. Mais il a eu raison : on ne peut pas faire cinquante fois ‘Stiller Sturm’. Ou bien on le fait ; et on devient vendeur de tableaux, comme d’autres sont vendeurs de livres…

Mettre de la lumière dans un tableau, c’est prendre un risque supplémentaire à la monstration basique, en effet, ça veut dire : “je suis là !”. “Je prends la lumière et vous la renvoie”. C’est un risque, parce que ça peut contredire, dans l’inconscient devenu collectif au fil du temps, le dire de Simonide de Céos (556-467 BC.) d’après lequel « la peinture est une poésie muette ». Autrement dit, la peinture est décorative, Point. Si elle “gueule”, si elle “parle”, ça n’est pas de la “bonne peinture”. La peinture d’Olivier Masmonteil ne gueule pas, mais elle s’exprime, à travers les sujets, et, surtout, à travers la lumière. De ce point de vue, elle nourrit immédiatement ; et nous nous rendons compte alors à quel point nous en avons besoin, de cette lumière. Le peintre en tant que chef op. je vous prends toute la scène, et je vous la mets sous éclairage. Mais ce n’est pas si simple. Par exemple, dans Caché, de Haneke (Palme d’Or 2005 au Festival de Cannes), la photographie hurle, les acteurs sont constamment, spécialement dans leur domicile, sous un déluge de Watts. C’est sûrement fait exprès, mais c’est trop, ça fige les personnages qui, déjà, comme en huit-clos, paraissent encore davantage sur une scène de théâtre plutôt qu’au cinéma (en plus, ils jouent très mal, franchement). Or, au théâtre, évidemment, il n’y a pas de photographie. Bien entendu, la grande différence entre le chef op et le peintre, c’est que le premier apporte la lumière, et le second l’importe. L’une vient de l’extérieur, l’autre vient de l’intérieur. Et c’est une autre paire de manches (expression d’un désuet achevé ; c’est l’époque où l’on acquérait les manches par paire). Et je ne parle pas ici de couleurs vives, ce serait trop facile. S’il suffisait de mettre des couleurs vives pour rendre un tableau lumineux, alors beaucoup de tableaux le seraient. Or ils ne le sont pas. Mystère de la composition.

Question : La lumière est-elle le produit du tableau, ou du sujet ? (Question à méditer.) Retournons voir.

Réponse : Les deux. Ainsi, prenez Le paysage effacé (très beau titre). A priori, comme son nom l’indique, il s’agit d’un paysage sombre, couvert. Et, de fait, on distingue bien des nappes de brouillard, en haut, et en bas. Mais alors, pourquoi ce paysage sombre est-il si clair ? Du point de vue logico-météo-in situ, nous avons un problème. Soit on y voit, soit on n’y voit. Or là, même des couleurs sont apparentes… C’est bizarre… Contradiction en acte (de la vision, du vu, du visible). Masmonteil n’en a cure. Pourquoi ? Parce qu’il fait comme bon lui semble, et parce que ce n’est pas un peintre réaliste, ni post-impressionniste. À propos de post, ne serait-il pas postmoderne (je vais y revenir en Partie 2) ? C’est possible. C’est même revendiqué, avec son projet mémoire de la peinture. Un paysage, mais, regardez !, il y a des interventions purement gratuites, non nécessaires ; voyez ces incises, ces coulures de bleu turquoise, y compris la tache ; cet orange, ce rouge… (Il faudra un jour écrire sur la coulure chez les peintre).

Olivier Masmonteil, Le paysage effacé, 2012 Huile sur toile, 180 x 160 cm. Courtesy de l’artiste.

Passons à une autre image,

Olivier Masmonteil, Amour et Psyché, La mémoire de la peinture, 2018, huile sur toile, 190 x 250 cm. Courtesy de l’artiste.

issue de la série intitulée “La mémoire de la peinture”. Il s’agit de copier un tableau du passé, et d’y incruster sa patte. Je me souviens, il y a bien longtemps, la première fois que j’ai vu le tableau de Picot (ci-dessous) au Louvre, j’ai reçu dans le corps une décharge électrique. Il y avait là une grâce, une fraîcheur, tout à fait stupéfiantes. Avec le recul des ans, hélas, on peut constater une certaine mièvrerie dans le sujet, mais, tout de même, le corps alangui de Psyché tient bien encore, je trouve ; il est très érotique, dessinant un S allongé ; fors le visage, un peu ingrat tout de même. Donc, Masmonteil reprend le motif, et ajoute le sien. Et, en guise de motif, on dirait du papier-peint !

François-Édouard Picot, L’Amour et Psyché (1817), huile sur toile, 230 x 291 cm, Paris, Musée du Louvre

Et c’est bien le sujet de la série “La mémoire de la peinture” ; recopier un maître, ou un tableau célèbre, et le recouvrir d’une touche conventionnelle, sans intérêt, quasi, mais qui, apposée sur le motif original, juxtapose les temps, en définitive. Et Masmonteil de dire, dans une vidéo, que cette série lui a permis de découvrir qui il était. En explorant — à la main —, un certain passé pictural, Masmonteil cherche à se connaître. Opération teintée de socratisme. Total : qui est Masmonteil ? L’histoire ne le dit pas encore. Mais nous avons des indices. Pourquoi se donne-t-il la peine de copier (remarquablement) des tableaux anciens afin d’y ajouter ses motifs ? En faisant ainsi, Masmonteil produit une concaténation ou un télescopage temporel. Soit. On peut penser ici à François Rouan, qui peint par dessus des corps, comme je m’en suis rendu compte, en traitant une photographie d’une de ses peintures, jadis, au Centre d’Art des Tanneries (article ici). Sauf que Rouan ne télescope pas les périodes de la peinture, même s’il est, au premier chef, très profondément questionné par le temps. Je soupçonne Masmonteil de prendre un détail d’ornementation, dans le tableau, et de le rendre générique et proliférant, tel que, recouvrant quasiment toute la toile — avec, ici et là, quelques nuances ; par exemple, ce carquois, dont la pointe effilée est orientée opportunément vers Monique (le nom du modèle). Masmonteil a enlevé la structure du lit, laissant apparaître une chaîne de montagnes, ainsi qu’une passerelle en fer… Que fait donc cette passerelle ici ? Amour décapité, court tel un poulet acéphale. Pourquoi notre artiste peint-il ainsi ? Que signifient ces copies et recouvrement ? Nous l’avons déjà dit : Il s’agit d’interroger le passé, dans le présent. Serait-ce pour s’amuser à juxtaposer ce que trop rapidement on appellerait un motif abstrait sur une image réaliste ? Trop rapidement, parce que ce motif recouvrant est beaucoup trop ornementé pour être abstrait. Donc, pourquoi ? Est-ce que l’ornement générique entend faire voyager le regard d’un endroit à l’autre, passer du carquois aux plis de la couche côté gauche, par exemple ? Nous incite-t-il à une enquête scopique ? Pourquoi Masmonteil fait-il cela ? Il pourrait se contenter, comme Sherrie Levine, de simplement (si on peut dire) re-produire. Non. Il produit (ou fait produire par ses assistants), une trame. Question : Est-ce une trame de data ?

Hypothèse : Il s’agit d’une trame de data, les data étant le modèle orne/mental qui fédère une bonne partie de l’Histoire de la peinture : la décoration (la tache sur le mur, tout ça…). Après tout, d’un certain point de vue, quand nous déambulons dans les Galeries du Louvre, ne sommes-nous pas en train d’évoluer dans une gigantesque scénographie, qui, en quelque sorte, décore l’architecture intérieure ? Et quand nous regardons évoluer les visiteurs, n’avons-nous pas ce sentiment de gigantesque déambulation décorative ? Et c’est valable pour les Antiquités, mais qui ajoutent au mystère de leur présence un silence absolu sur leur raison-d‘être ; car, par exemple, le lion ailé anthropomorphe d’Ishtar, qu’a-t-il à ne pas nous dire ?

Dans un entretien, il dit qu’il veut faire partie d’une nouvelle avant-garde. Laquelle ? Il est assez probable qu’il y a, ici, une opération en cours. On pourrait en effet penser que ce projet d’une nouvelle avant-garde sera le produit (1 + 1) de l’image sous l’ornement avec l’ornement. Mais ce produit n’est pas encore connu… Et il sera autre. À suivre…

En écoute durant l’écriture : Roger Reynolds, Process and Passion

Léon Mychkine

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