Un tableau de Fabien Boitard

« La violence ne peut viser qu’un visage

                                                                                                                                                          « La nudité du visage n’est pas ce qui s’offre à moi parce que je le dévoile et qui, de ce fait, se trouverait offert à moi, à mes pouvoirs, à mes yeux, à mes percep­tions dans une lumière extérieure à lui. Le visage s’est tourné vers moi et c’est cela sa nudité même. Il est par lui-même et non point par référence à un système.»

E. Lévinas

Fabien Boitard, « Un Puissant », 2020, huile sur toile, 132 X 106 cm, Photo : Courtesy de l’artiste

Il y a des peintres, des artistes, qui construisent une œuvre en fonction de leurs capacités, de leurs affinités, mais aussi par rapport à un environnement, qu’il soit social, politique, sociologique, etc. Boitard est un artiste qui se veut non pas engagé, comme on disait jadis, mais impliqué ; très impliqué dans la société dans laquelle il vit, et impliqué par la manière dont cette même société nous fait vivre, ressentir, réagir, et pâtir ; et suivant la manière dont cette société gère les différences sociales, économiques, et politiques. Il y a quelques temps, nous avons commencé de voir ses fameuses grimaces (article ici), hommage d’un artiste à une partie du peuple qui s’est retrouvée vandalisée dans son corps par les Forces dites de l’Ordre ; quand ces Forces provoquèrent du désordre, à tout le moins, et plus souvent du désastre. Il était donc attendu qu’un jour ou l’autre, Boitard en vînt à portraiturer ce qu’il est convenu d’appeler un puissant. Si des visages des Grimaces jaillissent sang et chair retournée (et aussi de la peinture pure, ce qui n’est pas anodin, car il s’agit toujours, au moins, d’une double lecture), on distingue comme du sang sur le visage du puissant. On dit parfois, de tel homme politique, qu’« il a du sang sur les mains » ; mais on ne dit généralement pas d’une personne, si puissante soit-elle, qu’elle a du sang sur les mains, et encore moins du sang sur le visage, et dans le cou, en l’occurrence. Pourtant, on voit bien des traces rouges sur cette peau. Alors, ces traces symboliseraient-elles du sang ? Cela semble assez probable. Mais, si tel est le cas, et si nous en concluons que Boitard peint un puissant avec du sang au visage pour symboliser l’oppression, ne doit-il pas ressortir de cela que notre artiste a une vision simpliste du monde de l’oppression économique  ? Est-il si simpliste que cela ? Ou bien sommes-nous si naïfs en général et si tolérants que nous en oublions, ou omettons, ou, bien plutôt, refoulons, oui, que les hommes de pouvoir, ceux qui emploient et sous-emploient des milliers de gens, sont aussi responsables de leur dégradation biologique, et cautionnent bien souvent la violence d’État ? Si. Bien évidemment. Mais un homme en costume-cravate est difficilement identifiable en tant que grand criminel ou grand délinquant. Or, bien entendu, les paysans ou les particuliers qui, par exemple, sont exposés aux cancers, à la maladie de Parkinson, ou encore aux hémopathies malignes en raison de l’usage des pesticides (Bayer) ne rencontrent jamais dans la rue les délinquants en blouse blanche ou en costume-cravate qui ont rendu possibles l’exploitation et la vente de tels produits, tandis que dans cette même rue, et sans costume-cravate, on peut perdre un œil, ou une main, ou se retrouver roué de coups par vous savez qui (quoique, à ce stade, parlerait-on encore de police ou de milice ?). Il est bien évident que depuis la naissance du capitalisme industriel, des milliers de générations de “puissants”, autour du monde, auront semé la mort et la désolation. Ainsi, peut-être que si nous possédions une molécule oculaire historiciste, nous verrions beaucoup plus de sang sur le visage des puissants quand ils sont photographiés dans du papier glacé. Le Monde serait, tout à coup, bien plus gore. Cette goréité du Monde, c’est un peu ce que nous montre, des deux côtés des tranchées (de la Guerre Économique), Boitard. Bien évidemment, le sang sur le visage du “puissant” n’est pas une fin en soi, c’est un signe. S’il n’avait peint un portrait que pour montrer des stigmates (au sens littéral) sur le visage d’un businessman, alors l’exercice serait bien modeste, ou, pire, militant. Mais nous sommes dans la peinture. Au fait (donc), ce visage, il est assez particulier. Beaucoup de techniques ici. Je constate, c’est tout, car je sais pas comment c’est fait (il est très différent dans son traitement de ceux des Grimaces, par exemple). Il y a un côté peau-rouge chez Boitard ; il efface ses touches ; en remet d’autres, et réitère (le jeu de piste aura duré deux jours). On peut tout de même constater que les oreilles (la droite surtout), est comme estompée, ce qui ne tardera pas pour la gauche, et ce qui signifie, vous prie-je ? Eh bien, que le monsieur est sourd. Il n’entend pas. Et il faut bien sûr relier le verbe au mot (entendement ; ce qui contraste avec la position des mains). Reste à savoir si l’homme a conscience d’avoir des stigmates (i.e., du lat. stigmata, marque au fer rouge, marque d’infamie, du grec στι ́γμα , piqûre, piqûre au fer rouge) au visage ? Non, bien sûr. Seul le spectateur le voit (me semble-t-il). Remarquez comme le costume semble moins réel que le visage, et ce, dès le col de chemise. Dire que cela semble moins réel pointe vers la bonne vieille illusion de la peinture ; ça marche encore ! Rien qu’entre ce visage et le col, il y a un monde de peinture ; mais aussi un monde entre le sérieux du visage et, justement, le décalage du traitement du costume et de la chemise, qui, au bout du compte, donnent l’image de quoi ? D’un déguisement. Le visage n’en est pas un, car on ne peut pas se cacher derrière un visage, le visage est nu, toujours, comme l’écrit Lévinas. Certes on peut composer, mais pas grimer.  

Fabien Boitard, « Un Puissant », [Détail] 2020, huile sur toile, 132 X 106 cm, Photo : Courtesy de l’artiste

La première fois que j’ai vu l’image du tableau, c’était sur Facebook ; et j’ai tout de suite mentalement opposé le visage aux mains, y voyant quelque chose de trop contrasté : je ne voyais pas le rapport entre ces mains grossières, flasques, avec ce visage très travaillé. Et puis je me suis retrouvé au L.A.C de Sigean, face au tableau. Et, de ce moment, j’ai vu que je n’avais pas tout vu, du moins, entièrement, si on peut dire. Je n’ai pas vu le négligé du costume, dans son traitement, ni, surtout, la décomposition des matières et de la chair qui commence par le côté droit du corps, conjugué avec la réappropriation du matériau-peinture qui termine le tableau par le bas (opposition De re/De dicto, voir article ici). Et je n’avais donc pas remarqué la décomposition tangente qui part du côté gauche (pour le regardeur), passant par la cravate, déjà fort entamée, et qui s’étend un peu sur le revers, et rebondit sur la manche gauche, où la décomposition s’accélère grandement, devient anarchique (coups de marqueur tout du long pour signifier quelque forme dans l’informe). Il y a donc aussi deux lectures générale du tableau : une de haut en bas (contraste visage/mains) et latérale (décomposition progressive de la structure).

Fabien Boitard, « Un Puissant », [Détail] 2020, huile sur toile, 132 X 106 cm, Photo : Courtesy de l’artiste

Boitard est un peintre dyadique (au moins) ; il peint pour faire oublier la peinture, et il peint pour la montrer (tout peintre ne fait pas cela, surtout ceux qui ne cherchent qu’à séduire). Ainsi, il me semble que dans ces mains nous ayons — petit tour de force de la construction —, une superposition du De re/De dicto.

Explication De Dicto : Les mains du puissant sont en train de se liquéfier, elles goutent même et débordent, et cette liquéfaction se propage au costume, qui coule. Le personnage semble en train de s’estomper, gangréné. En attendant, l’homme reste quant même sûr de lui (il ne voit pas ni ne ressent ce que nous, nous voyons): l’expression non verbale de ses mains n’est pas anodine ; il s’agit là d’une posture de pouvoir, mais aussi d’entente, d’intelligence.

Explication De Re : La peinture a toujours le dernier mot. Bras gauche, montre, mains ; tout conjugue à l’expression. L’expression de quoi ? De ce sans quoi il n’y a rien : la peinture, en tant que matériau proliférant, envahissant, presque autonome croirait-on. Il faut y revenir : Boitard veut dépicter, et, en même temps, donner à voir la peinture ; façon pour lui de montrer non pas le procédé, mais la vie même du matériau, qui, quand elle n’est pas caméléonisée (dépictante), ne fait signe que vers son expressivité brute. Le fait de produire ces deux gestes dans un même espace (la toile), provoque, de fait, une tension, et même un risque, qui se situe sur la ligne de crête entre la réussite du tableau et son échec, risque ultime pris par Boitard, qu’il assume ; car sinon, c’est moins plaisant.

 

Léon Mychkine